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Poésie
Toute frontière est passage
La poésie d’Ingeborg Bachmann, livrée aux tourments, alliée à l’amour, livre sa polysémie énigmatique dans une remarquable anthologie bilingue forte d’inédits.

Par Ritta Baddoura
2016 - 02
Toute personne qui tombe a des ailes, une anthologie consacrée à l’œuvre poétique d’Ingeborg Bachmann vient de paraître en édition bilingue allemand/français dans la collection Poésie/Gallimard. D’emblée, on est entraîné à la rencontre d’un univers incandescent et complexe auquel cet ouvrage propose un accès essentiel. Cette édition n’a pas d’équivalent à ce jour : elle compte de nombreux poèmes inédits en français et pour certains en allemand, et présente l’œuvre depuis les premiers poèmes d’adolescence jusqu’aux dernières esquisses écrites en 1967 et publiées en 2000 à titre posthume. Brûlée vive suite à un incendie dans sa chambre d’hôtel à Rome en 1973, Ingeborg Bachmann a laissé des centaines d’inédits et une œuvre en chantier.

« L’esclavage, je ne le supporte pas/ Je suis toujours je/ Quelque chose veut-il me faire plier/ Je préfère casser. (…)/ C’est pourquoi je ne suis toujours qu’un/ Je suis toujours je/ Si je m’élève, je m’élève très haut/ Si je tombe, je tombe entièrement. »

« (…) Je ne comprenais/ rien, seulement/ cette religion,/ J’ai du génie/ là où d’autres/ ont un corps/ Hostie, introduite dans la bouche/ le membre, et un/ art qui ne déchire pas/ les autres, l’astre/ et l’astre des autres/ les êtres humains sont infinis/ ils ont le droit, comme moi,/ de ne pas mourir. »

Cette anthologie conçue, traduite et présentée avec profondeur critique par Françoise Rétif, vise à mettre en lumière la quête bachmanienne d’un renouvellement, au féminin, de la langue et de l’écriture « dans la réécriture de la tradition et dans sa déconstruction, dans la recherche surtout d’une nouvelle “logique” et de nouvelles manières de pensée et d’être ». Rétif a également à cœur d’éloigner de l’ombre du maître –  qu’il se nomme Celan, Frisch ou Böll  – celle dont l’originalité de la réflexion et les hantises poétiques se décèlent dès les premiers écrits. Auteure de poèmes, lettres (citons notamment sa dense correspondance avec Paul Celan), nouvelles, romans, pièces radiophoniques, essais, livrets d’opéra, Bachmann ne s’embarrasse pas de la catégorisation des genres et explore les liens existant entre prose et poésie, littérature et musique. Ses poèmes oscillent jusqu’à l’obsession entre voix des ténèbres : angoisse, violence, guerre, nazisme ; et chants lumineux. Son lyrisme plastique est traversé d’une réflexion philosophique et poétologique. Ses vers s’épaississent de plusieurs niveaux d’implicite : pensée sur le langage et sur les langues, intertextualité, usage libre de la citation. Cet usage relève selon Rétif d’une « volonté de considérer la littérature et l’existence de l’écrivain comme travaillant à une forme d’utopie. L’auteur disparaît derrière le texte, l’écrivain derrière la communauté d’écrivains ».
« (…) Pour que rien ne nous sépare, chacun doit sentir/ la séparation ; dans les mêmes airs subir la même incise./ Seules les vertes frontières et les frontières des airs/ à chaque pas de vent nocturne cicatrisent./ Mais parler des frontières, c’est ce que nous voulons,/ même si des frontières traversent chaque mot:/ le mal du pays nous les fera franchir,/ alors, avec chaque lieu serons à l’unisson. (…) »

Ingeborg Bachmann est née en 1926 dans une ville autrichienne de Carinthie, aux confins de l’Italie et de la Slovénie. Les caractéristiques géographiques et culturelles du lieu, sa pluralité linguistique, s’intriquent à son univers mental et occupent une place centrale dans sa pensée de la frontière : « Ainsi une frontière touche-t-elle à une autre frontière : la frontière de la langue – et j’étais chez moi de l’un et l’autre côté, avec les histoires de bons et mauvais esprits de deux ou trois pays », écrit Bachmann. Au thème de la frontière se joint un autre fondamental dans son écriture : celui du « Grund », recherche de l’origine et de l’absolu dans le rapport à l’autre. Dans sa pensée de la frontière, Ingeborg Bachmann développe une logique du passage où la poésie est un « mouvement d’amour vers l’autre ; tout cas d’amour, même le plus quotidien, (étant) un cas limite ». La poésie se révèle être aussi le fondement de l’engagement puisqu’elle est « par nature à la recherche d’une autre langue ».




 
 
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