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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
El-Hage et « la cruauté » de la fin


Par Farès Sassine
2016 - 04
«Ce fut par mégarde/ Je n’ai pas écrit ces lettres et ces articles, et je n’ai que peu été dans les journées où je fus./ L’homme a le droit de renier sa vie si elle ne ressemble pas à ses vœux, et de ne reconnaître en l’absence de cette ample mer derrière lui que des grains de sel et quelques points de buée. » On retrouve dans le texte qui donne son titre au recueil posthume d’Ounsi el-Hage (1937-2014) bien des thèmes du poète : la dénégation, le travail vigoureux de l’involontaire, la singularité des images pour traduire le combat de la présence et de l’absence, du réel et du personnel, de l’idéal et du concret… Ils donnent un avant-goût de l’ouvrage mais ne font que peu soupçonner la tension majeure de ses thèmes.

Dans sa présentation, Nada el-Hage, sa fille, affirme que le « brouillon des écrits » lui a été remis par le poète et qu’elle a gardé telle quelle la division des parties (on regrette l’absence d’une table des matières) : Métaphysique et religion ; Soi ; Conduite ; Littérature ; Art ; Amour ; Nuages. À l’exception du dernier poème paru précédemment mais publié ici dans sa forme définitive, les textes sont inédits. Ce sont les derniers de l’auteur, un homme miné en ces moments par le mal même qui a emporté sa mère et sa femme Leila : le cancer. À la fin des années 1980, Ounsi el-Hage, qui fut à l’aube des années 1960 le pionnier du poème en prose arabe, a commencé à écrire des Khawatim (sceaux) ; par ce vocable, il cherchait à désigner une écriture aphoristique qui joigne « le fin mot et l’essence » et qui, sous couvert de délaisser la poésie, n’en est qu’un approfondissement, comme l’écrit Abdo Wazen dans sa postface avant d’ajouter : on trouve ici « les derniers sceaux, les sceaux des sceaux ».

Ce qui frappe dans ces textes, c’est, outre leur densité, leur extrême tension. D’où vient-elle ? De l’équivalence des antagonismes qu’elle met sur la scène et en scène, d’une poésie qu’on pourrait dire, à la semblance du théâtre d’Artaud, longtemps référence affichée d’el-Hage, de « la cruauté », de « la souffrance d’exister ». Nous sommes en présence d’intensités également puissantes dont la confrontation ne saurait aboutir à une victoire ou avoir de fin : « Être un ange t’innocente/ Être un démon t’innocente aussi ». Que sont ces intensités ? L’angélique et le démoniaque, le destin et la liberté, l’innocence et la faute, la fatalité et la grâce, le chaos et l’ordre, l’impiété et la foi, la mysticité et la concupiscence, voire la force et la faiblesse… Bref des valeurs morales, des catégories religieuses, des concepts métaphysiques, des états physiologiques et des affects, ce qui forme le tissu de la vie et épouse toujours des formes concrètes. Le combat de Jacob avec l’ange (si bien représenté par Delacroix et commenté par P. J. Jouve) est la scène originelle et permanente. La sympathie de l’auteur va même à « la personnalité “contradictoire” et ambiguë » de Raspoutine qui a joint l’impétuosité de la foi à celle du désir sexuel. 

Le combat est sans issue tant les forces sont égales, tant les faiblesses le sont aussi : « le désir est l’appel de la proie à la proie/l’appel du chasseur au chasseur/ l’appel du bourreau au bourreau ». D’où la gratuité du témoignage : « Je ne questionne pas pour qu’on me réponde, mais pour crier dans la prison du savoir. » La lutte est sans répit ; nul pardon, nulle rédemption, nulle catharsis (Exit Artaud) ne sont profitables ou possibles. Le vocabulaire et la thématique baignent dans la Bible et surtout l’Ancien Testament, mais le statut de la religion n’est pas fiable. Même les Nuages à qui il demande : « Bénissez le maudit qui marche vers sa fin/ (…) Apprenez moi la joie de disparaître », et qui servent d’exutoire aux poètes depuis Baudelaire, ne peuvent rien promettre.

Ce qui aggrave l’état agonistique de ce monde, c’est que nulle essence (ou protagoniste) n’y est stable, chacune cachant son contraire : le matérialisme peut renfermer la foi et les ténèbres la lumière : « J’ai levé mon poing contre le ciel/ J’ai maudit et dénié la grâce/ Mais dis-moi comment me débarrasser/ De l’enfer du ciel que j’ai dans la poitrine ? » Deux actions prennent ici une importance : « gratter » et « creuser ». Ils peuvent mener au caché, même si le pari est risqué : « Creuse dans l’obsession/ Continue de creuser/ Jusqu’à ce qu’apparaisse au bout le noyau/ soit un bijou soit la vacance du vide » ; même si « l’inconnu demande à l’inconnu de se donner et de demeurer inconnu ».

Cette vision métaphysico-poétique renversante se fait d’autant plus dense et puissante qu’elle cherche à s’exprimer dans un style ferme et concis qui ne veut pas lâcher les rênes de la poésie, cœur battant du projet hagien quelles que soient les intentions.

Dans les premiers recueils d’Ounsi el-Hage prédomine, sans exclusive, la dénégation esthétique. Dans les recueils ultérieurs, un épanchement lyrique adoucit les tensions au point de les voiler. Dans ces écrits posthumes, « la cruauté », à l’approche de la mort et dans les affres de la maladie, est à son paroxysme esthétique et existentiel.


 
 
Ounsi el-Hage par Paul Guiraguossian
« Je ne questionne pas pour qu’on me réponde, mais pour crier dans la prison du savoir. »
 
BIBLIOGRAPHIE
kana haza sahwan (Ce fut par mégarde) de Ounsi el-Hage, éditions Nawfal, 2016, 250 p.
 
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