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2017-10 / NUMÉRO 136   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Le Nobel de Littérature à Bob Dylan : atypique et ambigu
Suscitant maints débats passionnels sur les spécificités respectives et les rapports de la littérature et de la musique, le Nobel de Littérature 2016 est sans doute le plus inattendu et parmi les plus controversés de l’histoire du Prix. Bob Dylan lui-même n’en revient pas.

Par Ritta Baddoura
2016 - 12
C’est le premier Nobel de Littérature attribué à un musicien, ou plus exactement à un auteur-compositeur-interprète, qui plus est de renommée mondiale. La nouvelle a fait couler beaucoup d’encre et suscité de virulents débats : Ce prix dénature-t-il le Nobel ou le dépoussière-t-il de catégories d’un autre temps ? Des paroles de chanson, quoique poétiques, peuvent-elles être considérées comme de la littérature ? Quelle est la valeur des textes de Dylan une fois à l’épreuve de la lecture seule ? Pourquoi ce Nobel n’a-t-il pas été plutôt attribué à Leonard Cohen, ou dans d’autres temps à Brassens ou Gainsbourg ? Dylan mérite-t-il ce prix plus que Philip Roth, Don DeLillo, Haruki Murakami, Adonis ou Ko Un ?
 
L’attitude de Dylan, peu soucieux du protocole, mystérieux et muet et donc fidèle à lui-même, a jeté de l’huile sur le feu. Depuis mi-novembre, on sait qu’il ne sera pas présent à la cérémonie de remise des prix qui a lieu chaque année le 10 décembre. Le jour même de l’annonce du prix – le 13 octobre – il est en concert à Las Vegas et ne fait ni déclaration ni échanges avec son public à ce sujet. Quand l’Académie suédoise multiplie en vain les tentatives pour le joindre directement puis via ses collaborateurs, Dylan esquive et prend son temps. Il sort de son silence le 28 octobre dernier. Il accepte bien le prix et en est extrêmement honoré : « C’est dur à croire, c’est incroyable et ahurissant, qui peut même rêver de cela ? », confie-t-il au Daily Telegraph.

C’est un tableau bien surprenant que d’imaginer les membres permanents de l’Académie en train d’écouter les disques de Dylan, en se référant de temps en temps aux paroles de telle ou telle chanson, avant d’échanger leurs impressions. Quoi qu’il en soit, ces membres, par la voix de la secrétaire perpétuelle de l’Académie, Sara Danius, ont défendu leur décision et paré d’avance aux attaques dont elle ferait l’objet. Considérant implicitement les critiques qui affirmeraient qu’un auteur-compositeur-interprète ne peut être considéré comme un poète, Danius insiste sur « le don extrême (de Dylan) pour la rime » et sur la qualité littéraire de ses textes qui s’inscrivent dans une grande tradition littéraire à partir de laquelle il a « créé de nouveaux modes d’expression poétique. (…) Les textes d’Homère comme de Sappho étaient eux aussi destinés à être déclamés ou probablement chantés en public. Idem pour ceux de Dylan ». Attribuer le prix Nobel de littérature à Dylan, d’accord, mais mesurer ses textes à ceux d’Homère ? La comparaison est franchement élogieuse, pour ne pas dire homérique.
À vrai dire, Bob Dylan est considéré – même si cela ne fait pas l’unanimité – comme un poète à part entière et ses œuvres sont depuis quelques années déjà étudiées et analysées dans les départements de littérature anglaise de plusieurs universités d’Amérique du Nord notamment. En mars dernier, le chanteur a vendu – très cher – ses archives personnelles à l’université de Tulsa dans l’Oklahoma. La collection, qui couvre une longue et discrète carrière de cinquante-cinq ans, comprend six mille documents, brouillons de paroles, poèmes, notes, dessins, peintures, photographies, vidéos et enregistrements de l’intégralité de la discographie dylanienne. Ces fonds seront à disposition des chercheurs et des étudiants et donneront lieu à des expositions.

Âge d’or ou chute et détresse de l’amour, satires politiques, contes folk, énigmes urbaines ou ballades poétiques, les chansons de Dylan mobilisent fondamentalement le langage et découlent, même dans la plus grande simplicité orale, de procédés stylistiques soignés. Ses textes procèdent d’une oralité quasiment émancipée de la pesanteur de l’écriture et du joug de la mélodie. Mais probablement pas de la voix et de la scansion dylaniennes si particulières. Selon les membres de l’Académie Nobel, on « peut lire » Dylan « et il devrait être lu ». Les mêmes membres soulignent joliment que Dylan « écrit une poésie pour l’oreille ». Ce Nobel poussera-t-il vraiment les gens à lire Dylan ? Ou contribuera-t-il plutôt à faire sortir de l’ombre de belles odes ignorées de sa vaste discographie ?
 
Ce n’est un secret pour personne que les motivations de l’Académie Nobel, si elles se réfèrent essentiellement à la qualité littéraire et novatrice d’une œuvre, intègrent également des considérations diplomatiques et politiques. Faut-il voir un lien entre le choix de Dylan et les élections présidentielles américaines que l’annonce du Nobel a précédé de quelques semaines à peine ? Toujours est-il que dans une actualité où les distinctions littéraires prestigieuses sont rares, il est légitime de questionner l’utilité, les conséquences et le sens de l’attribution du plus grand prix de littérature à Dylan. « Sampleur littéraire et icône » tel que décrit par Sara Danius, Dylan, à la différence de Tomas Tranströmer, Alice Munro ou Svetlana Aleksievitch, nobélisés respectivement en 2011, 2013 et 2015, n’est pas un inconnu. Plus exactement, Bob Dylan, en véritable outsider du monde littéraire, n’attendait pas et n’espérait pas ce prix. Il n’en avait pas besoin, au propre comme au figuré. N’est-ce pas là justement que résident la fraicheur et le trouble de cette consécration ?

 
 
D.R.
Ses textes procèdent d’une oralité quasiment émancipée de la pesanteur de l’écriture et du joug de la mélodie.
 
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