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Poésie
Pluie noire sur la Chine : Liu Xiaobo est mort
Poésie, images et métaphores météorologiques défient la rude censure : les internautes chinois pleurent la mort du poète, intellectuel dissident, militant et Nobel de la paix 2010, Liu Xiaobo dont le combat fut intimement lié à l’écrasement sanglant du 4 juin sur la place Tian’anmen.

Par Ritta Baddoura
2017 - 08
La majorité des médias officiels chinois n’a pas évoqué le décès de Liu Xiaobo. Mais de nombreux internautes ont fait preuve de créativité en hommage à celui qui ne s’est jamais laissé intimider, quel que soit le prix, et a poursuivi sa lutte. La censure a passé au peigne fin les applications et les sites populaires sur Internet afin de repérer et effacer le nom de Liu Xiaobo, ses phrases culte telle que « Je n’ai pas d’ennemis », les mentions et les émojis généralement utilisés en cas de deuil, les messages insérés dans des images, les textes contenant les mots pluie ou orage. Les internautes ont alors puisé dans la couverture de thèse de doctorat du poète dissident, dans ses poèmes et dans leur imagination pour dire leur tristesse.

Liu Xiaobo s’est éteint le 13 juillet dernier des suites d’un cancer du foie. Emprisonné depuis 2009, gravement malade, il n’est transféré dans un établissement de l’Université médicale de Chine que le 26 juin, alors qu’il est déjà en phase terminale. Il ne peut choisir librement son centre médical, ni quitter la Chine. Les pouvoirs officiels disent libération conditionnelle et traitement adéquat. Les fondations et associations de droits de l’homme et le comité Nobel parlent de mort prématurée dont la responsabilité incombe à la Chine.

« Le 4 juin en mon corps – Ce jour-là/ Semble de plus en plus éloigné/ mais pour moi/ C’est une aiguille restée dans mon corps/ (…) L’aiguille très sauvage par nature/ Aspire à tout transpercer/ Nourrit sa pointe de sang/ (…) Cette aiguille/ Reste dans le corps/ Pour la simple raison/ Qu’elle est en quête d’une main/ pour établir éternellement sa qualité morale/ (…) C’est d’elle tôt ou tard que je mourrai/ Comme l’hiver livre l’eau qui coule à la glace/ (…) Cette aiguille/ A pu s’habituer dans mon sommeil aux flux des pensées vagabondes aux paroles dites en rêves/ La nuit dernière réveillé en sursaut/ j’ai perçu le son cristallin qu’elle émet/ Étincelant et merveilleux/ tel un arc-en-ciel dans le corps/ (…) J’attends cette main/ Qui pourrait rapiécer patience et fermeté des rêves en lambeaux/ Et laisser cette aiguille me transpercer le cœur/ La tristesse de la chair et les sanglots des nerfs/ Ayant empoisonné la pensée/ Et sublimé la poésie »

Liu Xiaobo est le deuxième prix Nobel de la paix à mourir en détention depuis le pacifiste allemand Carl von Ossietzky décédé en 1938. Condamné à 11 ans de prison pour incitation à la subversion du pouvoir de l’État et pour avoir co-écrit la Charte 08 en faveur d’élections libres, il n’avait pu assister en 2010 à la cérémonie du Nobel à Oslo pour y recevoir son prix. Ses obsèques expéditives et quasi secrètes se sont tenues deux jours après sa mort. Le poète a été incinéré en très petit comité et ses cendres dispersées dans la mer. Parmi les différents motifs invoqués officiellement, figure le fait que la crémation est plus respectueuse de l’environnement que la mise en terre.

4 juin 1989, place Tian’anmen, mémorial des héros du peuple face au mausolée de Mao : les troupes de la loi martiale écrasent la foule sous l’acier des tanks. Le rassemblement pacifique de citoyens, d’intellectuels et d’étudiants grévistes de la faim, opposés au régime et militant pour une démocratisation du système politique, devient étang de sang. Liu Xiaobo survit au massacre. Traqué, menacé, emprisonné, il dédie sa vie entière à la lutte et ne cesse de cultiver la plante du souvenir. À chaque anniversaire du 4 juin, vingt ans durant, en prison ou en liberté surveillée, il écrit un poème pour contrer l’amnésie et l’omerta collectives.

« À tes dix-sept ans – Note : sourd aux avertissements de tes parents, tu as sauté de chez toi par la lucarne des toilettes, et quand tu es tombé en brandissant ton drapeau, tu avais à peine dix-sept ans. (…) Face à ton âme disparue, il semble criminel de continuer à vivre, et plus honteux encore de te dédier un poème. (…) Je suis vivant/ Avec une mauvaise réputation dans la moyenne/ sans courage et sans qualités/ Un bouquet de fleurs fraîches ou un poème en main/ Je m’avance au-devant de ton sourire de dix-sept ans (…) »

Dénué de tout sauf du devoir de conscience et du souvenir, Liu Xiaobo trouve refuge dans la poésie quand l’existence même de la nuit du 4 juin et de ses victimes a été reniée. Par la poésie, il restitue une présence aux absents et une parole aux opprimés. Par sa persistance à rester libre en captivité et en maladie, par son courage face à ceux qui ont voulu le briser et par son legs imaginaire à ses jeunes contemporains, Liu Xiaobo nous montre que la poésie est une résistance infaillible. N’oublions pas, ici comme ailleurs, « les âmes errantes » ni celles et ceux qui résistent au quotidien. Lisons le verbe dense et évocateur de Liu Xiaobo.

« (…) Cette nuit je n’ai pas rêvé de l’aimée/ Mais d’une fourmi tremblante/ Des pointes de baïonnettes perçaient une caverne/ Réveillant soudain la fourmi/ Peut-être ne sait-elle pas/ ce que veut dire un massacre/ Mais quand les créatures dotées d’intelligence/ Deviennent peu à peu insensibles dans l’oubli/ Cette mémoire tremblante de fourmi/ Maintient l’intégrité de la Terre ».

BIBLIOGRAPHIE
 
Elégies du 4 juin de Liu Xiaobo, traduit du chinois par Guilhem Fabre, Bleu de Chine/Gallimard, 2014, 112 p.
 
 
 
 
D.R.
Par la poésie, il restitue une présence aux absents et une parole aux opprimés.
 
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