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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Itinérances de la fureur et de la soif
Amajagh ou Touareg pour les étrangers, Hawad cultive et préserve la mémoire de son peuple et de sa culture en quêtant la mobilité, le chaos et la transe, via la furigraphie : écriture du refus et de la fureur.

Par Ritta Baddoura
2017 - 09
Par « furigraphie », Hawad désigne une écriture de la fureur imprévisible, éruptive et clairvoyante, jamais aveuglée par la colère, jamais ployée par la soumission ou le renoncement. La furigraphie (zardazgheneb) est un refus du fait accompli, une graphie du détournement d’horizon et de frontière, un dépassement de la réalité captive au-delà de la douleur, en faisant imploser la voie unique et en démultipliant les possibilités. Pour Hawad, la furigraphie permet d’échapper aux pièges « de l’enlisement muséographique et de l’oubli de soi au profit des modèles extérieurs ». 

Peintre et poète du désert, Hawad est né en 1950 dans l’Aïr, massif montagneux du Sahara central, au nord de l’actuel Niger. L’imaginaire du poète est habité par les récits de la résistance anticoloniale menée par ses ancêtres à l’aube du XXe siècle, par le pillage des sols riches en pétrole, uranium et gaz, par l’extermination des combattants et par la disparition qui menace son peuple. Au début des années soixante-dix, il fonde un mouvement alternatif de résistance ayant recours à des outils culturels, tel que l’alphabet touareg des tifinagh qu’il adapte aux nouveaux usages de l’écrit en y incorporant des voyelles. La police des États arabes confisque plus d’une fois les manuscrits que Hawad rédige dans sa langue, la tamajaght, notée en tifinagh vocalisées. Il connaît les arrestations arbitraires, la prison, la violence exercée contre les civils Touaregs par les militaires. Suite à un deuxième séjour en Europe en 1981 et à un passage dans le milieu universitaire français, et vivant depuis entre la France et le Sahara, Hawad est à l’initiative de nombreuses actions transmettant la culture et le combat Touaregs. 

« Au-delà du visage/ stérile et craquelé/ de l’exil/ et de tes gestes/ bridant l’horizon,/ corps solitaire,/ racine écorcée/ je prends les hauteurs/ du mirage/ et remonte le plat désert./ Devant moi,/ la page est abime,/ les mots poussière/ s’y engloutissent,/ le vertige absorbe/ le regard,/ l’écho boit/ sa propre ouïe./ (…) Les hommes sont tombés,/ les hommes sont déchus./ Certains sont dépossédés nus/ et d’autres ont le visage dépecé,/ et d’autres sont morts vivants/ ils marchent/ en mangeant leurs frères./ (…) Rien n’existe,/ rien d’autre/ que les femmes/ infiniment bras de l’aurore et du crépuscule,/ qui hissent la hanche de l’éternel (…)/ Où est ma place/ en ce bas monde ?/ Je suis un chameau/ ou une autruche,/ aux genoux rompus, placé dans un poulailler./ De père en fils,/ je suis tombé/ rêvant de liberté,/ et pourtant je tiens toujours/ la corde qui me relie/ aux coudes des terres libertaires,/ là où dégringolent les entraves/ sur les scories/ des chaines et des frontières./ Aujourd’hui par centaines,/ des cheveux blancs/ pollen et cendres/ de braises/ fleurissent de ma tête./ Après ces quatre décennies/ est-ce les giclées/ du lait de ma mère/ que je rends en fibres et laines/ de poussière ? (…) »

Co-traductrice et préfacière du recueil, anthropologue et linguiste, épouse du poète, Hélène Claudot-Hawad propose des pistes essentielles pour s’aventurer dans son univers. Au sujet de sa poésie, elle évoque une traversée du « désert autant minéral qu’humain » dans une logique de dépassement des frontières, « comme le regard qui s’est affranchi des prunelles (…) cherche à voir au-delà des cadres et des balises de l’ordre établi ». La poésie de Hawad s’émancipe des genres classiques de la poésie touarègue, de sa prosodie et de son inspiration épique. Loin des métaphores pleurant le monde perdu, Hawad met en scène la colère et la catastrophe « sur le mode halluciné de la poésie d’action, les isebelbilen, borborygmes que les guerriers profèrent face à l’inconnu avant de se jeter dans le combat ». Il recourt à une incantation orageuse répétant jusqu’au vertige, gestes, sons, images, dans un appel au chaos et à la transe afin de rendre les êtres à leur libre arbitre et à leur véritable moi.

« (…) De tous les faits et arts/ de l’homme et de son génie/ rien ne me touche d’autre/ que le regard brisé de l’homme,/ homme regard/ blessé et saignant/ (…) qui jamais ne se laisse/ briser ni domestiquer/ ni fléchir./ C’est cet espace seulement/ qui devient humanité/ regard effacé/ par le désespoir/ le désespoir en tout/ sauf en sa vision/ au-delà de sa vue (…)/ Galope galope galope,/ parole,/ galope encore, et au-delà/ de l’avalanche et de l’écho/ (…) sois la rafale de flammes/ qui frappe le visage incolore/ du silence/ et de ses complices/ les tabous (…). » 

Nourrie aux enseignements soufis des grands mystiques musulmans, la poésie de Hawad est celle de « la soif et l’égarement ». Elle traduit une vision du monde où le mouvement, l’itinérance et le chaos créateur sont le noyau de l’existence dans une coexistence avec la réalité du mal. Hautement sensorielle, riche de reliefs et de références aux tempêtes émotionnelles, au désert, au nomadisme, à l’histoire touarègue, aux astres, à la politique internationale et à l’actualité numérique de la sur-modernité, l’écriture de Hawad furète et remue sans répit. En cela réside, lorsque lue en français comme c’est le cas dans cette traduction, sa spécificité. Néanmoins, sans les clés de lecture relatives à l’histoire et au parcours de Hawad, cette poésie bien que porteuse d’un savoir et d’une résistance magmatiques et sages, risque dans sa version française de s’enfermer dans l’énumération et peine à libérer son souffle novateur et son affleurement de la transe.
 
 
 BIBLIOGRAPHIE
Furigraphie, Poésies 1985-2015 de Hawad, traduit du touareg (tamajaght) par l’auteur et Hélène Claudot-Hawad, Poésie/Gallimard, 2017, 210 p.

 

 
 
© Udo Koehler
«  Où est ma place/ en ce bas monde ?/ Je suis un chameau/ ou une autruche,/ aux genoux rompus, placé dans un poulailler. »
 
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