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Poésie
Mayröcker et les Fleurs médicinales
À l’ombre de Hölderlin, Mayröcker esquisse une écriture somptueuse où le réalisme extrême – vieillesse et solitude au quotidien – coexiste avec un naturalisme romantique. 

Par Ritta Baddoura
2017 - 10
En 2008, lorsqu’elle écrit les poèmes qui composent Scardanelli, Friederike Mayröcker a 84 ans. Elle parcourt ses souvenirs avec pour confidents Hölderlin et son œuvre, dans leur affinité avec la nature. Hölderlin a eu de nombreux pseudonymes : Salvator Rosa, Monsieur Rosetti, ou encore Scardanelli. C’est ce dernier que Mayröcker adopte pour attester de la présence fondamentale de Hölderlin, ou Höld, dans son univers.

Comment vivre seule le quotidien et le deuil avec la poésie, le poids de l’âge et les montagnes de souvenirs ? C’est véritablement dans le dialogue, voire la sororité affective, littéraire et lexicale avec Hölderlin et avec certains de ses propres poèmes à elle que la poète consigne ses pensées en un journal poétique du quotidien – nombre de poèmes sont datés et dédiés aux proches, vivants ou disparus. Renvois et citations de Hölderlin ourlent les vers et posent la fulgurance de menus événements : rencontre, coup de fil, goutte d’eau sur la fenêtre, miroitement du lac, bourgeonnement de fleur, changement de teinte à l’horizon.

Les sensations sont d’une acuité extrême, comme de micro-jaillissements qui façonnent la texture du réel. La construction du poème s’en trouve retravaillée. La syntaxe poétique est si surprenante dans ses rythmes, sa juxtaposition des mots, ses libertés dans l’emploi des verbes et des noms, qu’elle apparait vraiment nouvelle et novatrice, du moins lorsque lue en français. 

« Ce chariot à ridelles ce sanglot ces 70 ans après/ remonter avec mère la rue du village, remonter (à l’époque à D.) la croix du timon dans les mains ah sais-tu/encore la poussière ocre de la rue sur mes pieds/ (nus) (…)/ quelqu’un, 1 rêve, me vallonne comme neige ou cygne, 1 FASTE les/primevères mouvantes au-dessus de l’eau/ mystification d’une vie 80 étés adorables ah sais-tu encore les fraises/ dans les parterres (couronnés de pierres) dans le grand jardin la joubarbe les lys blancs l’hibiscus dans les nuages dans les frondaisons odorantes vu la MADONNE où pointaient les violettes cachées/ (mais ils se disloquent mes os..) »
Confrontée à l’absence des aimés, ce sont les souvenirs évoquant harmonie et bonheur de la petite enfance de la poète, ainsi que son amour de la nature et des fleurs qui viennent occuper le présent et son vide, bien plus que dans ses recueils précédents. Paysages, êtres chéris, et ressentis affectifs et physiologiques sont étroitement intriqués dans le poème. Comme le souligne la traductrice du recueil qui réussit une transcription remarquable de la verve complexe de Mayröcker, sa poésie suit un mouvement à travers tout le recueil, lequel « partant de poèmes brefs et sobres (culmine) en un flot poétique ».

Docilité inévitable de l’humain, agneau paissant dans les paisibles champs avant le passage de la faucheuse, les poèmes dans Scardanelli portent tant et tant de menues apocalypses face au mystère. Mayröcker écrit son amour pour la vie, la nature, l’existence. Elle laisse transmuer une vaste et obstinée tristesse dans « la peur de ne plus pouvoir écrire et de devoir mourir ». Autant de larmes, et chaque larme qui tombe est tempête pour Mayröcker qui compose sans mièvrerie ou pathos.

« Ne pose qu’1 seule fleur sur ma tombe fraiche pas/ de couronne pas de petite main de sapin tête de palmier n’adresse aucun salut vers ce pays étranger où jamais ne voulus entrer. Ne viens pas/ visiter ma tombe cela ne m’aide pas je suis déjà/ morte. Je suis si triste désormais et j’ai peur de/ quitter ce monde que j’ai tant aimé avec ses bourgeons/ buissons arbres lunes et ses merveilleuses créatures/ nocturnes. Ma vie fut trop courte pour mon rêve de vie »

Face à la mort qui s’approche, les sens rivés à la vivacité et la renaissance perpétuelles de la nature, Mayröcker livre une poésie qui est jouissance et violence. À bientôt 93 ans aujourd’hui, écrivant encore, Mayröcker travaille son cocon végétal avant la dernière métamorphose. Une noirceur triste et fatale s’épanouit dans Scardanelli dans le parfum doux mélangé de violettes, hépatiques, lilas, pivoines, glycines, clématites, myosotis, digitales, orties, muguets et de mille fleurs « qui pointent ». 


 
 
© Reinhard Öhner
 
BIBLIOGRAPHIE
Scardanelli de Friederike Mayröcker, traduit de l’allemand (Autriche) par Lucie Taïeb, Atelier de l’agneau/Transfert, 2017, 80 p.
 
2017-12 / NUMÉRO 138