FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2018-11 / NUMÉRO 149   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Poésie
La mort s’ennuie à Babylone
Kadhem Khanjar dit le désespoir et l’ennui de mourir ou d’attendre la mort au quotidien. Poète au sang-froid, il contre la banalité de l’oubli.

Par Ritta Baddoura
2018 - 02


Irak. Les cadavres s’ennuient, du haut de leurs posters plaqués sur les murs les martyrs s’ennuient, les survivants qui restent s’ennuient. La mort s’ennuie. Ennui, asthénie, violence, non-sens et vide : tout cela est dit dans Marchand de sang, le recueil du poète Irakien Kadhem Khanjar qui paraît chez Plaine Page en édition bilingue (arabe et français). La poésie de Khanjar est sobre prose narrative qui saisit le réel dans une langue sans fards.

JOURNAL DE CONFESSIONNALISME 
« Ils nous ont arrêtés dans des rues désertes/ Et dit : Êtes-vous chiites ?/ Nous les avons arrêtés dans des rues désertes/ Et dit : Êtes-vous sunnites ?/ Et voici ces rues désertes/ Noyées à présent dans une mer de sang/ (…) L’ennui ne vous tuera pas Ô sunnite et chiite/ Vous pouvez vous amuser à nous égorger au quotidien/ (…) Il n’y a rien dehors excepté le couvre-feu/ Et les balles des sunnites et des chiites/ (…) Il n’y a rien dehors, excepté l’odeur tenace des morts/ (…) Dehors une obscurité permanente/ Comment expliquer tout cela à ma femme enceinte qui saigne ? »

Ni douce ni dure cette langue, mais vraie. Telle la pensée intérieure qui naît spontanément de ce que capte le regard. Tel l’objectif d’une caméra, l’écriture de Khanjar filme, donne à voir et à savoir. Informative et affirmative, elle énonce l’état des lieux. Elle donne voix aux oubliés, morts ou vivants. Du courage du poète face aux pulsions obscures, à l’indifférence générale, et de la simplicité de ses mots conjuguée à la lassitude et l’impuissance ressenties face à la cruauté quotidienne, émane une poésie.

Plusieurs langues se côtoient pacifiquement dans Marchand de sang. L’arabe, langue originale des poèmes, le français, langue de traduction, et les photos prises par Khanjar. Sur ces dernières, il se met en scène tenant souvent un papier couvert de dessins ou d’écriture, dans des lieux en ruines, avec un objet signifiant la censure, la menace ou la mort : munitions, cadenas, ciseaux, poubelles, barreaux, sacs de sang. Les photos n’accompagnent pas les poèmes mais proposent une possibilité différente pour Khanjar de procéder par métaphores, quoique brutes et toujours au premier degré. Elles disent une autre facette de cet artiste et de ses tentatives de témoigner d’une réalité répétitive et implacable.

ENNUI « Ennuyeuse, l’explosion d’aujourd’hui/ Comme d’habitude/ Un terroriste fait sauter sa voiture piégée dans un souk populaire/ Ennuyeux le pronostic du bilan et son attente/ Ennuyeux les cadavres déchiquetés des enfants/ Ennuyeux d’essuyer les larmes des femmes et de les ramener chez elles/ Ennuyeuse la campagne de don de sang/ Ennuyeuse à l’extrême cette mort, comme celle qui fauche dans le lit »

Marchand de sang est une belle occasion de découvrir Kadhem Khanjar. Cependant, la version française de quelques poèmes laisse le lecteur sur sa faim. Il ne suffirait pas de percevoir dans les disparités entre le poème original et sa traduction, la liberté avec la langue que s’accordent les poètes et leurs traducteurs. Il est certes des vers où l’on reconnaît des choix pertinents ou encore intéressants opérés par A. Jockey. Néanmoins, certains vers présentent une inexactitude ou une simplification qui perdent un détail voire une subtilité essentiels à l’audace clandestine du style de Khanjar.

LES OISEAUX MÉPRISABLES DEVRAIENT RESPECTER L’INNOCENCE DES CAGES 
« Cela fait des mois que je dis à Kadhem : tu devrais écrire sur l’amour et les beaux sentiments, car le sang et les cadavres ça n’a pas de fin/ Pour la première fois, Kadhem tente d’écrire quelque chose sur toi/ Cela fait des mois qu’il collecte tes ongles coupés/ Tes cheveux pris dans le peigne/ (…) Il a assemblé 312 épingles tachées de sang séché/ D’innombrables mouchoirs sales qui traînent dans sa chambre/ Et tant de choses qui t’appartiennent/ Cela fait des mois qu’il fouille dans les sacs-poubelle devant ta maison/ Et c’est lui aujourd’hui/ Qui a trouvé dans un sac la tête de ton frère »

La vie, la disparition et la mort se relaient sur fond d’une guerre continue. La vie du corps persiste : Khanjar la décèle dans les rythmes des décès et des accouchements sillonnant son recueil. Il l’étudie dans le cycle des poils, des cheveux, des ongles et du sang, qui circulent et poussent malgré tout, tombent et coulent, se figent et se coagulent et reviennent au fil des pages dans un champ lexical axé sur le corps et ses parties. Tour à tour entier ou morcelé, vertical ou horizontal, concret ou virtuel sur les posters et vidéos des martyrs immortalisés de leur vivant ou perdant littéralement la tête car égorgés sans appel, le corps se matérialise dans la langue. Poète au sang-froid, Kadhem Khanjar écrit une poésie frontale traversée d’humour noir. Ses mots fixent sans ciller le lecteur et l’appellent à regarder le monde à son tour sans détourner les yeux.


 BIBLIOGRAPHIE
 
Marchand de sang de Kadhem Khanjar, traduit de l’arabe (Irak) par Antoine Jockey, Plaine Page, 2017, 100 p.
 
 
 
D.R.
 
2018-11 / NUMÉRO 149