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Poésie
Wislawa Szymborska : sage facétieuse
Esquissant à chaque poème la naissance d’un rire, car la mort « n’entend rien aux blagues », Wislawa Szymborska, prix Nobel de littérature en 1996, rejoint les rares femmes publiées dans la collection « Poésie/Gallimard ».

Par Ritta Baddoura
2018 - 09


Le prix Nobel de littérature fit connaître Wislawa Szymborska dans le monde entier. La poète le qualifia de « catastrophe de Stockholm » car elle détestait la publicité. Cette reconnaissance majeure est venue saluer une œuvre singulière consacrant pudiquement le « Dieu de l’humour » et conjuguant l’ordinaire et la métaphysique. Sans hermétisme ni recherches formelles, ses poèmes où le titre a toute son importance, puisent leurs sujets dans le quotidien, l’intime, les mythes et les grands récits, dans un bouillonnement mental espiègle et éclairé.

« JOIE D’ÉCRIRE – Où court la biche écrite dans la forêt écrite ?/ Irait-elle s’abreuver au bord de l’eau écrite/ qui copie son museau comme du papier carbone ?/ (…) Elle emprunte ses quatre pattes au vrai de vrai,/ et, sous mes doigts, elle tend l’oreille./ Silence – ce mot aussi gratte sur le papier/ en écartant/ les branches, droit sorties du mot ‘forêt’./ (…) Il y a dans une goutte d’encre, une solide réserve de chasseurs, l’œil plissé et rivé sur la proie,/ prêts à dévaler la pente périlleuse du stylo,/ à fondre sur la biche, et à la mettre en joue./ Ils auront oublié que ce n’est pas la vie./ D’autres lois, noir sur blanc, régissent cette contrée./ Un clin d’œil durera aussi longtemps que je veux,/ il se laissera tailler en petites éternités/ chacune remplie de balles suspendues en plein vol./ (…) Joie d’écrire./ Pouvoir de maintenir./ Vengeance de la main mortelle. »

L’œuvre de Szymborska, née en 1923 et décédée en 2012, est traduite dans une quarantaine de langues. Elle-même traductrice virtuose, du français vers le polonais, d’Agrippa d’Aubigné et de Théophile Viau, elle a publié en tant que poète treize recueils, plus un ouvrage posthume. Szymborska se distanciera de ses deux premiers opus rédigés dans le vertige idéologique stalinien. C’est après les trois volumes suivants que paraît Cas où en 1972, véritable événement littéraire salué par la presse généraliste et spécialisée. Soulignant le défi de « préserver dans la traduction, l’équilibre entre le sublime et le trivial », Piotr Kaminksi décrit dans sa préface la poésie de Szymborska comme : « (…) affranchie de tout problème formel, aimablement ouverte vers son lecteur, elle lui révèle des abimes métaphysiques souvent traités sur le mode de la plaisanterie apparente, (…). Son style demeure d’une étonnante et trompeuse simplicité sur laquelle plus d’un exégète, plus d’un traducteur se sont cassé les dents. »

« CENT BLAGUES – Et pourquoi pas bonheur pendant qu’il y est ?/ Pourquoi pas vérité ?/ Ou bien éternité ?/ Voyez-vous ça ! (…) Car il existe sans doute,/ il a eu lieu vraiment,/ sous une de ces étoiles tant soit peu provinciales./ (…) Pour un piteux marmot du cristal primitif – / sérieusement étonné./ Malgré l’enfance pénible sous le joug du troupeau/ pas mal singulier déjà./ Voyez-vous ça !/ Pourvu que cela dure, que cela dure un peu,/ ne serait-ce qu’un clin d’œil d’une modeste galaxie !/ Qu’on puisse savoir enfin, en gros, ce qu’il sera,/ puisqu’il Est./ Et il Est – eh oui tenace./ Tenace, il faut bien l’avouer, à l’extrême./ Cet anneau dans le nez, en toge, en pull-over./ Quelle blague, quoi qu’on en dise./ Pauv’ bébé./ Homme tout craché. »

Les vers de Wislawa Szymborska sont chargés de pensées et de conversations, leurs mots arrivent dans un facétieux affairement qui ne perd jamais de vue l’essentiel. Règles sociales et paraître, événements sociétaux, moments émotionnels et souvenirs intimes, filiation, et éphémère de la présence humaine sur terre, Szymborska traite de tout cela. Ses vers restent légers et tendres. Ils virevoltent entre la joie de vivre de l’enfant et la dérision de l’adulte, bercés par les lois du doute ou du « paradis perdu de la probabilité ».
« CONTRIBUTION À LA STATISTIQUE – Sur cent personnes :/ sachant tout mieux que les autres :/ - cinquante-deux,/ incertaines de chaque pas:/ - presque tous les autres,/ prêts à aider,/ si cela ne prend pas trop de temps :/ - quarante-neuf, pas mal,/ (…) vivant toujours dans l’angoisse de quelqu’un ou de quelque chose:/ - soixante-dix-sept,/ doués pour le bonheur :/ tout au plus vingt et quelques,/ inoffensifs quand seuls,/ sauvages dans la foule/ -plus de la moitié, c’est sûr,/ cruels/ lorsque les circonstances les y obligent :/ ça, il vaut mieux l’ignorer,/ même approximativement,/ (…) mortels :/ - cent pour cent./ Chiffre qui, pour l’heure, n’a pu être modifié. »

Complexe mais pas torturée, ouvrant l’esprit à davantage de perspectives, cette poésie reste sereine. Attentive à l’ironie du sort, perturbant les évidences, traversée par les grandes forces du monde – bénéfiques ou cruelles –, la poésie de Szymborska est réaliste et d’une saine vigueur, à égale distance de l’idéalisme et du désenchantement.

« SOIRÉE POÉTIQUE – Muse ! Être boxeur ou ne pas être du tout./ Ce n’est jamais pour nous qu’on fait hurler les foules./ Il y a dans la salle douze têtes, il faut commencer la fête./ La moitié ne sont là que parce qu’il pleut dehors./ Les autres c’est de la famille. Ô, Muse./ (…) Ne pas être boxeur, être poète,/ à des Rimbaud forcés condamné à perpète,/ (…) Au premier rang, papy plongé dans un doux rêve,/ voit sa défunte épouse qui de sa tombe se lève/ lui faire sa tarte aux quetsches, sa grande réussite./ Évitons qu’elle ne brûle, donc, d’une flamme réduite,/ commençons nos lectures. Ô, Muse. »

Avec un titre assurément révélateur de l’humeur de la poésie Szymborskienne toujours habitée par la « (montée d’un) grand éclat de rire », De la mort sans exagérer s’ouvre sur le discours que la poète prononce devant l’académie suédoise. Ce texte d’une grande beauté porte des clés de son univers que cet ouvrage parcourt le long d’un demi-siècle d’écriture. Accablante de familiarité avec le langage, rendue redoutable par le sentiment de toute-puissance que procure le don de l’écriture, ne craignant pas de marier poésie et humour, la littérature de Szymborska est clin d’œil dans le sérieux des discours et sourire dans la gravité. 
 
 
 BIBLIOGRAPHIE 
De la mort sans exagérer, Poèmes 1957-2009 de Wislawa Szymborska, traduit du polonais et préfacé par Piotr Kaminski, Gallimard, 2018, 320 p.
 

 
 
D.R.
 
2018-11 / NUMÉRO 149