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2018-10 / NUMÉRO 148   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
95 poètes arabes d’aujourd’hui
Invoquant l’absurde ou Dieu ou les deux, sur fond d’amour et de guerre, 95 poètes dont 64 femmes, issus du Maghreb, du Machrek et de la Péninsule arabique, livrent leurs poèmes en prose où le quotidien se nourrit de désir, d’exil et de terreur ordinaires.

Par Ritta Baddoura
2018 - 10


Tout juste paru, La Valeur décimale du bonheur s’inscrit dans la tradition de La Maison de la poésie Rhône-Alpes, curieuse et engagée à diffuser les littératures du monde. Dédiée à l’actuelle scène poétique de langue arabe essentiellement mais aussi d’expression française, cette anthologie traduite et établie par Souad Labbize, propose des pérégrinations au fil de morceaux choisis écrits par des poètes originaires de quinze pays arabes.

« Nul ne peut poser/ une feuille blanche ouvrir une trousse Géo/ te dessiner une figure où la somme des angles équivaut à la valeur décimale du bonheur/ (…) le bonheur ne ressemble pas à un animal ou un oiseau et n’équivaut/ À aucune formule mathématique/ le bonheur c’est de rester devant la glace et raconter une histoire à cet/ homme qui te ressemble et t’écoutera jusqu’au bout/ sans penser à te raconter son histoire »
Hamad Alfaqaih 

La Valeur décimale du bonheur fait bruisser, par le regard de la poète et traductrice Souad Labbize, un éventail des poètes arabes contemporains. Labbize choisit avec audace et à contre-courant de la plupart des recueils et anthologies, de rendre accessible l’écriture de 64 femmes dans cet ouvrage réunissant 95 poètes. Les poèmes s’accompagnent de reproductions d’œuvres de l’artiste libanaise d’origine arménienne Annie Kurkdjian. L’énigmatique féminin de Kurkdjian baigne les poèmes de visions oniriques et dépouillées, auprès de personnages figés dans de muets vécus dont témoignent les torsions de leurs grandes chairs aux extrémités sophistiquées.

« Ô petits chagrins/ petites douleurs évoluant lentement comme une plante d’intérieur/ ces massacres ont pris votre place/ Les enfants croiront/ que vous avez toujours eu cet aspect/ et diront à la fin de leurs rêves:/ petits chagrins, où êtes-vous ? »
Aref Hamza

La préface signée par le poète irakien Mazin Mamoory met en exergue quelques spécificités des poètes de cette anthologie. À savoir nombre d’entre eux résident loin de leur société d’origine et publient leurs textes sur les réseaux sociaux où ils sont suivis par des milliers d’abonnés. Mamoory salue les poètes de « cette nouvelle génération sans frontières » et souligne leur émancipation des contraintes du cadre classique qu’il soit politique ou littéraire. 

« Nous n’avons plus l’angoisse du tombeau/ ni des pays lointains./ Les femmes vertueuses qui nous sermonnaient sur l’hymen et la mauvaise réputation/ sont mortes./ Nous les adolescents en colère, héros des cauchemars/ adoptons enfin les codes de la famille/ avec des lunettes pour malvoyants/ et des calmants à avaler à minuit./ (…) Soudain nous avons grandi/ ignorant que c’est ce qui arrive/ quand les rêves s’exaucent »
Iman Mersal
(Née en Égypte en 1966)

Les poèmes dans La Valeur décimale du bonheur se présentent selon l’ordre alphabétique du nom de leur auteur, libérant la lecture de toute référence et lui conférant les rythmes du hasard et des coups de cœur. C’est à la fin de l’ouvrage, dans la partie intitulée « Biographies », que le lecteur peut trouver des éléments du parcours de vie et d’écriture des poètes qui captent son attention. 

« Pas le temps d’aimer/ Dieu veillait durant/ vingt-sept ans/ sur mon cœur/ et l’a éteint avec Sa première cigarette »
Huda Ashkanani 

« Tu peux reconnaître une personne triste/ à sa façon de manger/ Je lève ma cuillère/ baisse la tête pour combler ma faim avec des gestes comptés/ Je n’ai pas de plat favori/ mais j’aime le goût de tes doigts »
Noor Al-Saadi 

Plus qu’un aperçu de la poésie actuelle écrite en Algérie, Arabie saoudite, Bahreïn, Égypte, Irak, Jordanie, Koweït, Liban, Lybie, Maroc, Palestine, Soudan, Syrie, Tunisie et Yémen, cette anthologie conjugue innovation et continuité. En rassemblant à côté des poètes émergents nés entre les années soixante-dix et la fin des années quatre-vingt-dix, quelques poètes nés dans les années cinquante et soixante, et en retenant 13 poètes arabes écrivant originalement en français, elle fait preuve d’un regard frais et sensible à des climats poétiques différents.

« À l’âge de vingt-trois ans/ tu arrives avec ta famille affligée/ tu crois être de celles qui vont à l’aéroport sans voyager/ assise dans l’avion, entourée de soldats noirs endormis/ rêvant d’Irakiens qu’ils ont dû tuer/ (…) Il y a une vie que tu as laissée, tu sais qu’elle va mourir comme une statue/ il y a une vie au milieu qui ne dépasse pas le carré de Skype/ et ces logements conviennent à des souris, à des coffres et à nous »
Mona Kareem

L’ordinaire et le quotidien s’en vont en exil, en amour ou en sagesse, à distance plus ou moins grande de la guerre, dans des poèmes prolifiques ou minimalistes. L’absurde peut y avoir le punch désabusé d’un boxeur ou la tranquillité d’un bouddha de pierre. Porteuse de diverses réalités et quêtes identitaires, socioculturelles et politiques, l’anthologie La Valeur décimale du bonheur témoigne essentiellement de l’effervescence créative et du partage libre et sans langue de bois, de femmes et hommes poètes arabes d’aujourd’hui. 


 
BIBLIOGRAPHIE 
La Valeur décimale du bonheur, Paysages poétiques du Maroc au Yémen Anthologie établie et traduite par Souad Labbize, Bacchanales n°60, Revue de la Maison de la poésie Rhône-Alpes, 2018, 176 p.
 
 
 
© Annie-Kurkdjian
 
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