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2019-07 / NUMÉRO 157   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
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Des archives récemment dépoussiérées révèlent une lettre inédite de Rimbaud à Jules Andrieu. Présentant un projet d’écriture atypique, elle apporte des éclairages stimulants sur le poète et le contexte politico-culturel des Illuminations. Rimbaud n’en a pas fini avec l’éternité.

Par Ritta Baddoura
2019 - 02
Rimbaud échappe aux étiquettes et déborde les contours de son portrait raturé de noir ou de lumière. Rimbaud solitaire maudit, Rimbaud voyant délirant, Rimbaud en enfer, Rimbaud épris de Verlaine, Rimbaud à Aden, Rimbaud génie précoce de la poésie. Qu’importe. Rimbaud parle au présent à la postérité. 

« Je sais comment on se pose en double-voyant pour la foule, qui ne s’occupa jamais à voir, qui n’a peut-être pas besoin de voir. »

Frédéric Thomas, chercheur en sciences politiques spécialisé en études rimbaldiennes, se penche sur une biographie en ligne de Jules Andrieu établie par l’un de ses descendants : C’était Jules. Jules Louis Andrieu (1838-1884). Il trouve alors aux pages 208-209 une lettre manuscrite datée du 18 avril 1874 portant la signature de Rimbaud. Cette lettre, endormie le long du siècle dernier dans les archives Jules Andrieu, réapparaît durant une succession familiale. Elle montre que Rimbaud avait des contacts avec ce célèbre communard et son réseau en exil à Londres, tout comme elle révèle une entreprise d’écriture qui n’aurait jamais abouti.

« London, 16 April 74/ Monsieur,/ – Avec toutes excuses sur la forme de ce qui suit,/ – Je voudrais entreprendre un ouvrage en livraisons, avec titre : L’Histoire splendide. (…) Faut-il des préparations dans le monde bibliographique, ou dans le monde, pour cette entreprise, je ne sais pas ? – Enfin c’est peut-être une spéculation sur l’ignorance où l’on est maintenant de l’histoire, (le seul bazar moral qu’on n’exploite pas maintenant) (…). »

Personnalité charismatique de la Commune de Paris, Jules Andrieu fut pédagogue, journaliste, et l’un des « poètes de l’Hôtel de Ville de Paris ». Auteur de livres éclectiques – notamment Histoire du Moyen-âge, Philosophie et morale, Notes pour servir à l’histoire de la Commune de Paris en 1871 – il collabore au Grand Dictionnaire du XIXe siècle dirigé par Pierre Larousse. À la fin de la Semaine sanglante, il échappe à la répression et se réfugie à Londres où il enseigne le latin et la littérature française. C’est en compagnie de Verlaine que Rimbaud le rencontre pour la première fois en 1872. Jules Andrieu appartient alors à un petit réseau politico-culturel où évoluent communards et intellectuels. Thomas évoque qu’Andrieu partage avec Rimbaud « une même boulimie de savoirs et le goût des langues étrangères ». Selon Ernest Delahaye, ami d’enfance de Rimbaud, ce dernier considérait Andrieu comme un « frère d’esprit ». 

« Monsieur, je sais ce que vous savez et comment vous savez : or je vous ouvre un questionnaire, (ceci ressemble à une équation impossible), quel travail, de qui, peut être pris comme le plus ancien (latest) des commencements ? »

Au moment où il adresse sa lettre à Jules Andrieu, Rimbaud est de retour pour la quatrième fois à Londres, cette fois-ci avec Germain Nouveau, tout juste rencontré. Cette lettre est à ce jour la seule connue de Rimbaud en 1874, année au cours de laquelle il réécrit les Illuminations. Selon Thomas, elle représente une mine de ressources pour apporter un éclairage nécessaire sur : « les Illuminations, le milieu politico-culturel dans lequel se mouvaient Rimbaud et Verlaine après l’écrasement de la Commune de Paris et, enfin, sur cette zone grise, l’un de ces ‘chaînons survivants’ entre l’écriture poétique de Rimbaud et les écrits de la période abyssine ». Mieux, elle « occupe un point névralgique entre la période poétique et le silence de Rimbaud ». 

Avant de rendre publique sa trouvaille, Thomas sollicite l’expertise de fins connaisseurs de Rimbaud qui parviennent à la même conclusion : cette lettre est très probablement du poète. Les repères spatio-temporels, les références littéraires et historiques, certains termes spécifiques (enharmonie, double-voyant, latest, explanation), le ton et les formules employées ; tout cela est favorable à son authentification. Le style et la structure rappellent selon Thomas les lettres d’Aden et le souffle de Rimbaud dans Mauvais sang, Soir historique ou Délires II. Alchimie du verbe. Le chercheur livre, à l’automne 2018, une étude documentée de cette lettre, soulignant ses enjeux au regard du contexte politique de 1872-1874 et de l’œuvre rimbaldienne.
L’essentiel des articles parus fin 2018 et début 2019 dans la presse doit énormément au travail exigeant de Frédéric Thomas (https://sites.dartmouth.edu/paradesauvage/). Ces papiers insistent pour la plupart sur deux faits probablement liés : d’une part, la très timide couverture médiatique (même si les médias ont été mis au courant) de cette découverte et d’autre part, la dimension politique que cette lettre met au premier plan. La majorité des experts s’est peu intéressée au politique chez Rimbaud, ceci dans la continuité d’une tendance que Thomas attribue à Verlaine. Devenu catholique conservateur, Verlaine aurait cherché à estomper le politique de son parcours et de celui de Rimbaud. Mais un regain d’intérêt pour le Rimbaud politique apparaît depuis 2010 chez des chercheurs tels qu’Yves Reboul, Steve Murphy, Kristin Ross ou Frédéric Thomas.

La lettre découverte dans les archives Jules Andrieu suggère ainsi que Rimbaud n’aurait pas été complètement isolé mais aurait eu, outre des amitiés duelles, ses entrées dans un réseau social politisé proche du milieu communard. Aussi, âgé d’à peine vingt ans et travaillant au manuscrit des Illuminations, il aurait voulu écrire un livre d’histoire pas comme les autres. Et c’est pour cela qu’il sollicite Jules Andrieu.

« Puis une archéologie ultra-romanesque suivant le drame de l’histoire ; du mysticisme de chic, roulant toutes controverses ; du poème en prose à la mode d’ici ; des habiletés de nouvelliste aux points obscurs. – Soyez prévenu que je n’ai en tête pas plus de panoramas, ni plus de curiosités historiques qu’à un bachelier de quelques années – Je veux faire une affaire ici. »

Rimbaud souhaite que ce manuel ait la forme d’un feuilleton (« ouvrage en livraisons »), et qu’il soit d’un niveau accessible, tout en ayant les attributs d’un potentiel best-seller pouvant lui procurer un confort matériel. Mais le poète ne vise pas pour autant la médiocrité. Il veut innover. Il revendique une liberté de pensée et de ton. « Le style devant être négatif et l’étrangeté des détails et la (magnifique) perversion de l’ensemble », racontant une histoire dominée par la destructivité, il imagine un métissage des genres croisant histoire, érudition, critique, journalisme, spiritualité, prose poétique. 

« Voyons : il y aura illustrés en prose à la Doré, le décor des religions, les traits du droit, l’enharmonie des fatalités populaires exhibées avec les costumes et les paysages, – le tout pris et dévidé à des dates plus ou moins atroces : batailles, migrations, scènes révolutionnaires : souvent un peu exotiques, sans forme jusqu’ici dans les cours ou chez les fantaisistes. »

Loin du politiquement correct, Rimbaud exprime là un dessein universaliste, sans craindre l’envergure titanesque de son plan. Il appelle au dépassement d’apparentes contradictions et mise sur un alliage du commercial et du novateur, de la violence et de la fascination. Il a compris le pouvoir de la communication (il pense à une « réclame frappante (…) en tête de la livraison »). Son ambition est moderne, voire postmoderne par certains aspects. 

« D’ailleurs, l’affaire posée, je serai libre d’aller mystiquement, ou vulgairement, ou savamment. Mais un plan est indispensable./ (…) Réponse s’il vous plait !/ Mes salutations respectueuses/ Rimbaud – 30 Argyle square, Euston Rd. W.C. »

Cette lettre déstabilise peut-être car elle incite à revoir et diversifier ce qui a pu être pris pour acquis concernant Rimbaud. Reste un point essentiel. Qui submerge à sa lecture. Une émotion si vive qu’on croirait percevoir la voix du poète, d’une impétueuse jeunesse, impatiente et injonctive, pleine de déferlements. 


 
 
D.R.
« Je serai libre d’aller mystiquement, ou vulgairement, ou savamment. »
 
2019-07 / NUMÉRO 157