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2019-03 / NUMÉRO 153   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Abdo Wazen, résident absent
La Wajha fi el-mer’at raconte une solitude au goût d’insomnie où le poète espère autant qu’il redoute la confrontation avec son meilleur ennemi : lui-même.

Par Ritta Baddoura
2019 - 03
La Wajha fi el-mer’at (Aucun visage dans le miroir) d'Abdo Wazen, Al-Mutawassit books, 2018.


La Wajha fi el-mer’at (Aucun visage dans le miroir) est un titre qui sonne juste à la lecture du dernier recueil de Abdo Wazen. Le poète en cet ouvrage se tient face à sa vie et face au monde comme face à un miroir sans reflet. Insomniaque, il désire le sommeil dans une fête des contraires qui parcourt les poèmes. La couleur du ciel, le vol des oiseaux, les veilles nocturnes, la feuille sur laquelle il tente de tracer quelques vers ; tout est pour lui une glace qui lui évoque son état interne sans toutefois faire miroiter la possibilité d’une délivrance. 

Là où Wazen cherche à s’éprouver vivant, désirant et ancré dans son histoire, sa vie intérieure et le monde extérieur lui opposent l’absence. Alors il habite ce vide qui tend à brouiller les frontières entre lumières et ténèbres, début de la rencontre amoureuse et sa limite, conflit relationnel et indifférence. Wazen se tient face au temps qui fuit et que le poète tente à son tour de fuir. Il se tient face au temps qui passe comme s’il s’était figé, temps où veille et sommeil se confondent, temps qu’aucun baiser ne vient réveiller.

« Je ne fuis pas une ombre sur la muraille/ ni des fantômes qui me pourchassent dans la nuit/ ni des loups occupant une forêt/ ni un œil qui me surveille sous le soleil/ Je suis l’éternel fugitif/ Je ne fuis qu’un gouffre que je nomme moi-même (…). »

Résident du vide en lui, Wazen évoque les absents – l’aimée, l’ami Ounsi el Hajj auquel il consacre le dernier très long poème du recueil, les oubliés de la guerre et de l’histoire, les vivants invisibles, les ombres dont on ne sait pas grand-chose mais que le poète n’oublie pas dans son repeuplement de sa solitude. Ce qu’il semble comprendre, c’est que même l’écriture ne pourra remédier à l’incommunicabilité de l’amour. Face à l’horizon sublime et muet, le poète perd un peu de son image.

À mesure qu’il se sent perdre son reflet, Wazen s’ouvre dans une sensibilité naïve, presque trop idéaliste, à la beauté du monde. Les contrastes entre nuit noire peuplée d’astres et vols d’hirondelles sur fond de lumière du jour, les rondes du temps entre soleil levant et soleil couchant alors que l’intérieur est paralysé par la distance entre les aimés, tissent la trame commune du recueil. Le bleu du ciel partout, quasi glacial de tant de perfection et d’harmonie distille son spleen. 

« Il n’y eut pas entre nous ce qui aurait dû être. J’ai échoué à te capturer au dedans de mes yeux et à t’enfermer dans leur bleu. (…) Tu tombes tel un météore, tu rugis à pleines paupières. Ton sourire rayonne, tes regards coupent le torrent d’images. Fraîche et mûre, aucune main ne cueille ton raisin. Pressée non pas d’atteindre une chaise ou un livre. Devançant l’éclair de ton trouble secret, non pas vers un abime d’amour ou de désir. Ta tour est élevée, et là-haut, ni bannière ni étoile. »

La Wajha fi el-mer’at propose quelques poèmes en prose intéressants par leur approche conceptuelle, ayant quelque chose de ludique, une sorte de simplicité qui va au cœur de ce que le poète veut dire. Les autres poèmes sont joliment écrits. Néanmoins, cette beauté peine à proposer, tant dans la forme que le fond, une réelle audace. Le lyrisme des poèmes laisse une impression de glisser à la surface de gouffres pourtant présents et sincères. Comme si l’écriture embrassait la distance prudente, une forme de courtoisie craignant de trop se dévoiler et cherchant encore à éviter la perte ? 

« Comme si j'étais ce carré de douleur/ ce triangle des souvenirs/ un dé qu’aucune main ne lance/ un rubis/ poli par un rayon/ ma confusion est plus éloquente qu’une statue/ plus scintillante qu’une bague de fée. »

Face à une incertitude brouillant ses repères, le poète ne retrouve pas son visage. Celui qui pose son regard sur un miroir décevant, ne sait que faire de sa propre présence ni de l’attente stérile. Résident absent à lui-même, il écrit dans un assourdissement à peine effleuré, souvent embelli. Mais cette rumeur sourde berce le recueil et préserve, malgré des vers inégaux, son climat poétique. 


 
 
D.R.
 
2019-03 / NUMÉRO 153