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2019-03 / NUMÉRO 153   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Hesse : « Homme perdu, j’ai marché dans ce monde. »
Le Loup des steppes, Siddharta, Demian, etc., Hermann Hesse a également écrit de la poésie, partagé entre l’abjection que lui inspire la guerre et le désir d’un retour à la nature et à l’innocence.

Par Ritta Baddoura
2019 - 03


«Moi le loup des steppes, je trotte et trotte,/ La neige recouvre le monde (…) »

C’en est trop, récemment paru aux éditions Bruno Doucey, réactualise l’univers poétique de Hermann Hesse, construit pendant près de soixante-dix ans. Les tensions entre rejet viscéral de la guerre, difficultés de vivre et célébration des correspondances entre sensibilité humaine et harmonie de la nature, y sont constantes.

Hermann Hesse a depuis sa jeunesse le sentiment d’être à part. Ce vécu est conforté par différentes expériences de désaccords familiaux, amoureux, professionnels et sociétaux. Ces expériences seront à l’origine de plusieurs voyages – en Italie puis en Inde – et exils – lors de la Première Guerre, Hesse quitte   l’Allemagne et s’installe en Suisse. Elles se transcriront dans l’univers romanesque de Hesse par une approche singulière du thème de l’étranger.

« Je pensais attraper en abondance des papillons aux multiples couleurs,/ Maintenant c’est l’automne, et tous se sont envolés./ Homme perdu, j’ai marché dans ce monde,/ J’étais parti à sa conquête./ (…) Je me suis pris pour un roi et j’ai pris/ Ce monde pour un jardin enchanté,/ Rien que pour, à la fin, avec les autres vieux,/ Attendre la mort, bavard et angoissé. »

Lorsqu’arrive la première grande guerre, Hesse refuse de faire la guerre. De plus, il en dénonce les ravages sur ceux qui y sont directement confrontés, mais aussi sur les générations futures. Ses prises de position pacifistes lui coutent cher. Outre les virulentes attaques dont il fait l’objet, la qualité de son œuvre est discréditée par nombre de campagnes de presse et par certains de ses contemporains. Il est aussi classé « auteur indésirable » par les nazis et à partir de 1937, ses ouvrages ne peuvent être publiés ou vendus.

« (…) Nous préférons pourrir en ‘rêveurs’ solitaires,/ Ou mourir sous vos poings fraternels et sanglants/ Que de jouir d’un quelconque bonheur belliqueux et partisan/ Et, au nom de l’humanité, tirer sur nos frères ! »

Traversant une dépression profonde face à un monde qui le déçoit et le violente, Hermann Hesse exècre la fatalité de la guerre, la corruption qui la sous-tend, les souffrances physiques et psychiques qu’elle inflige. Il s’identifie à ceux qui se sont battus pour que d’autres soient protégés ou survivent, et à ceux qui ont agonisé dans la souffrance et l’extrême solitude. Il écrit et il peint pour chanter les grâces de la nature et l’innocence des enfants que la vie épargne encore.

« Toi aussi, tu es belle, usine dans la verte vallée,/ Bien que symbole et berceau natal de choses abominées :/ Chasse à l’argent, esclavage, sombre captivité./ Toi aussi tu es belle ! Souvent le rouge délicat/ De tes toitures me réjouit les yeux,/ Et ton mat, ta bannière : la fière cheminée !/ Je te salue aussi et je t’aime,/ Toi, le bleu délavé et gracieux de pauvres demeures,/ Masures qui sentent le savon, la bière et les enfants !/ (…) Je plonge en riant mon pinceau dans la laque et le vermillon, / J’estompe les champs d’un vert poussiéreux ;/ Mais plus belle que tout, la cheminée rouge se dresse,/ Resplendit dans ce monde insensé (…) »

Face à une société hostile, Hesse recherche l’apaisement par le voyage, l’écriture, la peinture, l’amour, la psychanalyse ; même s’il sait pertinemment la violence inévitable. Il a comme une nostalgie de retrouvailles avec une nature bienveillante et le temps idyllique de la petite enfance. En 1946, Hermann Hesse est récompensé par le prix Nobel de littérature. La jeune génération découvre ses écrits même si les ventes de ses livres ne reprennent que lentement. Les années soixante sont celles d’un énorme succès advenant aux Etats-Unis puis affluant jusqu’en Allemagne. Hesse devient alors un des auteurs allemands les plus traduits et les plus lus dans le monde.

« Que simplement on soulève le couvercle de la marmite,/ Et on verra alors la vapeur avec joie s’échapper !/ Comme, la tête coupée, la vie difficile/ Se trouve facilitée !/ Plus de rhume, plus de gouttes au nez,/ Plus de maux de dents, plus de conjonctivite,/ (…) Certes, sans tête, il n’y a pas de pensée, Mais ce n’est pas une perte,/ On peut abreuver sa gorge de vin,/ C’est le meilleur gargarisme./ Ah comme on vit tranquille :/ Ni mot, ni bruit, ni lumière vive !/ Plus jamais on ne cherche ses lunettes,/ Et plus jamais on n’écrit de poème. »

Hermann Hesse reste sa vie durant d’une grande lucidité face à ses espoirs illusoires de lendemains meilleurs. Ainsi, en dépit de sa quête intellectuelle et spirituelle et de son envie d’aller à la rencontre du monde dans sa diversité, il dialogue dans ses poèmes avec la mort, voire la souhaite. Son écriture reste essentiellement affiliée au romantisme. Les thèmes y ont une dimension existentielle où amour, vie et mort sont des thèmes privilégiés. Cependant, à différentes périodes, se dessinent les préludes d’une écriture plus moderne, sans grandes envolées lyriques et attentive aux choses du quotidien. C’est avec secret et sobriété, auto-dérision, sarcasme et désinvolture, que la voix poétique de Hermann Hesse trace ses morceaux les plus délicieux et cherche le dépassement des horizons familiers et intimes.


 
 BIBLIOGRAPHIE 
C’en est trop, Poèmes 1892-1962 de Hermann Hesse, Bilingue allemand/français, traduit de l’allemand par François Mathieu, éditions Bruno Doucey, 2019, 192 p.
 
 
 
D.R.
 
2019-03 / NUMÉRO 153