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2019-07 / NUMÉRO 157   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Samia Toutounji, une bouche qui parle pour toutes les femmes
Femme libre et féministe dans l’âme, passionnée d’art, poète et grande figure de la scène culturelle libanaise, Samia Toutounji est née le 19 juillet 1939 à Bhersaf. Elle nous a quittés il y a 30 ans. Portrait.

Par Zeina Toutounji-Gauvard
2019 - 05
Fille de l’écrivain et diplomate Toufic Youssef Aouad, Samia Toutounji s’ouvre dès son plus jeune âge à des cultures et civilisations nouvelles ; elle fait sa scolarité entre l’Argentine, l’Iran, l’Espagne et l’Égypte ce qui lui permettra de parler couramment l’espagnol et de lire les grands écrivains espagnols. À l’âge de 12 ans, elle écrit un roman de jeunesse – perdu aujourd’hui. Mariée en 1958, elle s’installe au Liban. Au milieu des années 60, elle participe activement à la vie artistique de Beyrouth. Elle a déjà collaboré avec Youssef et Helen Khal à la Gallery One, organisé des expositions à son domicile pour lancer de jeunes artistes tels que Assadour et Juliana Séraphim. Ses amis sont les poètes, les peintres, les écrivains, les acteurs, les musiciens, les gens de théâtre de son époque. Tout ce monde se retrouve au domicile familial autour de longues soirées. Très versée en littérature, c’est par Saint-John Perse, Mallarmé et René Char qu’elle vient à la poésie. Son recueil de poèmes Multiples Présences paraît le 3 mai 1968 aux éditions Dar an-Nahar, puis à Tokyo aux éditions Peter Brogren, The Voyager’s press. La presse salue la naissance d’un poète d’une sensibilité à part. La presse arabophone libanaise est dithyrambique à son sujet et loue la modernité de sa forme poétique. Ounsi el-Hage lui consacrera plusieurs articles. Le premier poème du recueil commence par ce vers : « Toutes les femmes parlent par ma bouche » ; elle dit à ce sujet dans une interview pour L’Orient : « J’ai choisi ce poème en premier pour donner le ton » ; « Vous sentez-vous le porte-parole des femmes ? », « Je ne peux pas dire que je suis “le” porte-parole, mais je pense que mon expression étant spécialement et spécifiquement celle de la femme, dans ce sens-là, elle est importante » ; « Je pense aussi que rendre ce recueil public était nécessaire pour la Femme ». Son père, dans une lettre, lui dit : « C’est au couteau que tu écris la poésie.» 
Elle dit ailleurs qu’écrire c’est d’abord un besoin d’expression musicale, sentimentale ensuite :

« Je pense à toi cathédrale de moi/ Vers qui convergent mes mains/ Je pense à toi/ Et ce chant gardien et mage/ Monte en moi ce vent qui remue mon être/ Me parle de tes rivages/ Et je suis l’enchanteur et je suis blanche neige des profondes nuits/ Musique est mon compagnon/ Et Poésie blanche mon enfant »

Son père ambassadeur au Japon, Samia fait un long séjour à Tokyo, en 1970, qui influencera ses choix artistiques et esthétiques. Elle y organise les journées de la culture libanaise à l’Athénée français et une grande exposition de peintres et sculpteurs libanais au musée d’art moderne Ueno de Tokyo. Un spécial Japon des Cahiers de L’Oronte paraît à cette occasion. Au retour du Japon, elle écrit 20 poèmes, encore inédits à ce jour, introduits par Ounsi el-Hage et lus lors d’une soirée poétique à Dar el-Fan en présence de nombreux poètes, dont Kateb Yacine de passage au Liban. 

« Nous ne dormirons jamais sereins et comblés/ Une effroyable absence s’accomplit dans les veillées »

La Chine ouvrant ses portes aux étrangers, elle est la première libanaise à demander un visa touristique et part en juillet et août 1971, à la découverte du pays. Elle partage simultanément ses impressions dans huit reportages pour le quotidien as-Safa. 

Membre du comité de direction du centre culturel libanais Dar el-Fan en 1969, elle devient sa présidente de 1972 à 1974 et lui donne une impulsion nouvelle, multipliant expositions, concerts, pièces de théâtre, soirées poétiques et littéraires ainsi que des manifestations en collaboration avec des pays étrangers – dont par exemple la semaine spéciale Pier Paolo Pasolini en sa présence. Toute la scène artistique et culturelle libanaise de l’époque se retrouve dans ce haut lieu de culture. Elle poursuit les expositions à son domicile et promeut les artistes libanais (Assadour, Juliana Séraphim, Amine el-Bacha, Hussein Madi, Ibrahim Marzouk, Yvette Achkar, entre autres). Malgré la guerre qui éclate en 1975, elle continue son œuvre de promotion des artistes libanais pour préserver le beau et résister à l’horreur de la guerre. Mais elle n’écrira plus. Son domicile, situé sur la ligne de démarcation près du Musée national, accueillera dès l’hiver 1977 de nombreuses expositions, malgré les murs de sable et de barils qui barricadaient l’entrée de l’immeuble. Quand les obus ne le permettaient pas, elle organisait des expositions de part et d’autre de la ville alors divisée. La rencontre à Rome en 1972 avec Hussein Madi, qui vient d’illustrer le recueil de poème de Toufic Youssef Aouad Kawafel al-Zaman, sera marquante pour les deux. Elle commence à défendre son travail et l’expose à son domicile en 1974. En 1978, elle organise à Beyrouth la première rétrospective du peintre Omar Onsi qui provoquera un grand engouement de la part du public et établira la côte de l’artiste. En 1979, c’est au tour de Madi d’avoir sa rétrospective. Elle sera tout le long plus qu’une galeriste pour Hussein Madi, une amie, une conseillère dans l’esprit des Adrien Maeght ou Daniel-Henry Kahnweiler. Elle prenait les artistes sous son aile. L’art, elle le vivait, ce n’était pas un métier. Cette passion la pousse, en 1985, à créer sa galerie : « Platform conçoit l’art au sens usuel du terme. L’art dans ce qu’il a de plus noble certes, mais l’art domestiqué aussi. À Platform toute activité est possible, pourvu qu’elle parle du beau », dira-t-elle dans sa conférence de presse inaugurale. Avant-gardiste, elle crée ce lieu d’art polyvalent, concept si familier aujourd’hui mais inédit à l’époque : un espace d'exposition, un lieu de concert et de lecture de poèmes, un espace d'objets d'art du quotidien, mais aussi un salon de thé. Elle n’hésite pas à mélanger l’ancien et le moderne, antiquités japonaises et peintures contemporaines. Elle crée des meubles en fer forgé, conçoit des espaces de vie. Quelques mois avant sa mort, elle consacre une deuxième rétrospective à Madi, sous forme de quatre expositions consécutives (septembre 88-mars 89) à Platform. Elle espère participer avec Platform à la foire d’art de Madrid l’ARCO en 1989 et prévoit une exposition des grands peintres syriens quand elle est tuée, le 16 avril 1989, à 49 ans, dans le bombardement de l’ambassade d’Espagne, aux côtés de son père et son beau-frère, l’ambassadeur d’Espagne au Liban. Elle laissera derrière elle un travail novateur et plein de promesses, malheureusement inachevé. 

 
 
D.R.
 
2019-07 / NUMÉRO 157