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Poésie
Faste et incandescence
Le Corsaire propose une chevauchée superbe et torturée dans les chants épiques de Lord Byron. 

Par Ritta Baddoura
2019 - 08


C’est sous le signe de la salamandre que Jean Pavans ouvre sa présentation de ce recueil, en résonance avec la lecture critique faite par Baudelaire de l’univers byronien : « Byron, loquacité, redondance. Quelques-unes de vos qualités, Monsieur. Mais en revanche ces sublimes défauts qui font le grand poète : la mélancolie, toujours inséparable du sentiment du beau, et une personnalité ardente, diabolique, un esprit salamandrin. »

Les quatre contes réunis dans cet ouvrage sont des romans d’aventures amoureuses et viriles, à forte densité narrative et dramaturgique. « Oraison vénitienne », « Le Giaour », « Mazeppa » et « Le Corsaire » sont de forme versifiée et rimée. Le travail remarquable de Jean Pavans est d’avoir réussi, par sa traduction, à transmettre le souffle libre et profond de l’écriture de Byron : « Je me suis placé à mi-chemin de la prose libre et de la versification formelle ; je dirai : une prose régulièrement rythmée par une disposition en dodécasyllabes ou en décasyllabes non rimés (…). »
« (…) L’esprit ruminant les chagrins coupables/ Est pareil au scorpion cerclé de feu/ Les flammes en s’embrasant se resserrent/ Autour de leur captif, et le harcèlent/ D’un millier de tourments, jusqu’au moment/ Où fou de colère, il ne voit qu’un seul/ Et triste moyen, le dard destiné/ À ses ennemis, dont jamais encore/Le venin n’a failli, qui ne provoque/ Qu’une brève piqure, mais guérit/ Toute douleur ; ainsi le noir dans l’âme/ Se meurt comme le scorpion dans le feu (…). » 

La renommée littéraire de Byron s’affirme en 1812 alors qu’il n’a que 24 ans. C’est dès la parution des deux premiers chants du Childe Harold’s Pilgrimage que le jeune poète connaît la consécration. Berlioz fera de cette œuvre que Byron continuera à écrire, pendant six ans encore, son Harold en Italie. En 1814, le succès du Corsaire est si fulgurant que Byron, qui songe à arrêter de publier ses écrits du fait des attaques dont il est l’objet, renonce à renoncer. 

Dix mille exemplaires du Corsaire sont, dit-on, vendus au premier jour. Ce phénomène incroyable, probablement amplifié par les scandales amoureux de Byron, agit comme magie sur les éditeurs parisiens de la période romantique qui s’empressent de faire traduire en français ses livres. Le Corsaire inspirera à Verdi son opéra éponyme avec un air pour soprano parmi ses plus poétiques. 

« Ô Venise ! Venise ! Quand tes murs de marbre/Seront gagnés par les eaux, il y aura/ Un cri des nations devant tes salons engloutis, / Une si forte lamentation le long de la mer vorace ! / Si moi, voyageur du nord, je pleure sur toi,/ Que devront faire tes fils ? Tout sauf sangloter :/ Et pourtant ils ne font que gémir dans leur sommeil. »

Byron, dont l’existence fut rythmée par les voyages et les rencontres, et par son penchant pour les questions géopolitiques, chante dans ce recueil son attraction pour l’Orient et pour l’affranchissement face à l’oppression. Venise, Ukraine, Turquie, Grèce, îles méditerranéennes : les expéditions poétiques de Byron sont faites d’aventures, de réflexions psychologiques, de passions destructrices et interdites, de duels et de bravoure. Les galops des vagues de Méditerranée et du cheval en rythment en miroir les émois et les souffrances, tout en en alimentant les métaphores, les confits cornéliens, et l’idéal de liberté. 
« (…) Qui donc surgit sur un noir destrier/ Au mors tendu et aux sabots rapides ?/ Le fracas métallique de sa course/ Éveille l’écho des monts alentour,/ Fouet pour fouet, sursaut pour sursaut ;/ L’écume qui strie les flancs du coursier/ Semble arrachée aux flots de l’océan ;/ La vague fatiguée peut s’apaiser/ Mais nul repos au sein du cavalier !/ Une tempête gronde ; elle est plus calme/ Cependant que ton cœur, jeune Giaour ! (…) »

Les drames que connaissent les hommes et femmes protagonistes de ces poèmes, esquisseraient en une sorte de reflet lyrique et fantasmé, transposé au sein de contextes sociohistoriques grandioses, les épreuves auxquelles se trouve confronté Lord Byron. Pavans parle dans ce sens d’« introspection par délégation » opérée par le poète. Byron brosse des portraits pseudo-opposés : amour et mort, douleur et extase, chrétien et mahométan, captive et maître, passivité et initiative. Ces portraits, interdépendants et complémentaires, s’épanouissent dans un équilibre éraflé qui sévit au cœur des déchirures amoureuses et des normes sociales trop étriquées pour le cœur imprévisible de Byron.

« (…) Dans notre vie tumultueuse, nous passons/ Du repos au labeur avec une joie égale./ (…) Qui peut, sauf celui qui s’expose aux vagues/ Et sent son cœur bondir de triomphe, parler/ De l’exaltation, de la folle pulsation,/ Qu’éprouve l’homme errant sur ces voies sans repères ? (…) ».

La fatalité s’acharne contre les désirs intimes de l’être et les catastrophes de l’Histoire chantent en chœur avec les douleurs intimes au fil d’intrigues marquées par le crime et la mort. La douleur chez Byron se meut avec l’extase. Les cavalcades épiques de sa poésie sont fortement impliquées dans des perspectives sur l’histoire des nations. L’absolu de l’amour, très éphémère, et son intrication avec l’universel et les soubresauts de l’humanité, rapprocherait par instants Byron d’un Don Juan héroïque. Auto-sarcasme, solitude, fougue, transgression, idéal, gouvernent les personnages de ces poèmes dont les élans salés aux ressacs de la passion deviennent chants aventuriers que porte le vent jusqu’à la terre ferme.

 
BIBLIOGRAPHIE 
Le Corsaire et autres poèmes orientaux de Lord Byron, présenté et traduit de l’anglais par Jean Pavans, édition bilingue, Gallimard, « Poésie », 2019, 416 p.

 
 
 
D.R.
 
2019-12 / NUMÉRO 162