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2020-02 / NUMÉRO 164   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
De vert vêtue
Sans cesse enracinée et déracinée, Jila Mossaed ouvre ses « paupières intérieures ». Elle incarne la mémoire de l’humain et le ressenti du végétal et de l’animal. Son éclat vert sur fond noir, est celui solitaire et hypnotique de l’eau et de la chlorophylle.

Par Ritta Baddoura
2020 - 02


Née à Téhéran en 1948 où elle a grandi, établie en Suède en 1986, Jila Mossaed publie ses premiers poèmes à l’âge de dix-sept ans dans l’éminent magazine littéraire Koshe. Après des études aux États-Unis, elle travaille comme rédactrice à la radio et à la télévision iraniennes. Opposée au durcissement politique et culturel qui suit la prise de pouvoir par Khomeini en 1979, elle quitte l’Iran et se réfugie en Suède avec ses deux enfants en 1986.

« Oublie où je suis née/ j’ai aussi oublié le lieu/ (…) Oublie d’où je viens/ Nous nous ressemblerons tellement/ lorsque nous serons transformés en poussière »
« J’ai marché longtemps/ sur des chemins inconnus/ Un jour j’ai trouvé une pièce sans toit/ suis longtemps restée assise sur une chaise/ le noyau s’enracinait/ s’accrochait/ J’attendais/ qu’on me reçoive »

Neuf ans après son installation en Suède, en 1997, paraît un recueil qui marque une nouvelle étape dans son univers littéraire. En effet, Månen och den eviga kon (La Lune et la vache éternelle) inaugure une série de recueils qui seront écrits en suédois. Son dernier recueil, Le Cœur demeure dans le berceau (2018) est le premier, parmi ses écrits, à être traduit en français. Jila Mossaed devient membre de l’Académie suédoise en 2018 et y occupe la chaise numéro 15. Cet honneur récompense une œuvre poétique et littéraire écrite en suédois et couronnée de nombreux prix littéraires, ainsi qu’un parcours grandement salué dans son pays d’accueil. 

« Je passe sous un nuage/ qui se parle à lui-même/ Celui qui devait nous guider/ n’est jamais revenu/ Sur la route embrumée/ on abat celui qui a trouvé la réponse/ Mon petit chevreuil/ court tellement vite/ sur des collines vertes au fond de moi/ Comme si le printemps se réveillait/ au milieu du froid coupant »

Ce qui frappe d’emblée et perdure à la lecture des poèmes du dernier recueil de Mossaed, est l’atmosphère feutrée, drapée de pénombre, dans laquelle évoluent ses mots. Ils sont d’une consistance dure et d’un toucher lisse, mystérieux. Songe captivant, le poème de Mossaed se révèle sur toile nocturne. Ses vers diffusent l’énergie du rêve : ils ont son acuité, sa sensorialité, sa nostalgie, son réalisme nimbé d’une aura fantastique et qui s’évanouit avec le réveil.

« La jupe de la nuit/ est pleine de paillettes/ Chaque soir ma mère prend son aiguille/ souhaite coudre/ la jupe à la prairie/ Le matin lorsque le soleil envahit la maison/ elle aère son oreiller dans la cour/ et des milliers de papillons jaunes sont libérés/ Quand elle s’en est allée/ elle m’a donné son aiguille/ Pour graver des mots/ à la jupe de la nuit »

Inconnus ou proches, les visages perdus, les ombres muselées, les silhouettes étrangères happées par le quotidien, survivent ou prennent vie autrement dans ses textes et leur offrent les nuances de l’exil et de la solitude. Mémoire intime et mémoire collective s’entrelacent et sondent l’une dans l’autre l’énigme du temps. L’inscription dans la filiation est une quête perpétuelle chez Jila Mossaed. Toutefois, il n’y a pas que les émois de l’enfance, la figure de la mère chérie et les ombres de l’Iran dans ses poèmes. Le monde actuel avec ses luttes, injustices, migrations, se dit en filigrane dans son écriture. 

« La nuit durant il a neigé/ l’amour est blanc/ Je foule l’amour/ sous mes pas/ La forêt miaule/ des petits morceaux de lumière/ se balancent dans les arbres/ L’amour recouvre la blessure/ le manque/ les souillures de l’âme/ Nous chantons haut et fort/ moi et les invisibles/ moi et les sans paroles »

La nuit, Mossaed rejoint l’envers du monde et de son enveloppe charnelle, se tourne vers son corps et sa vie intérieurs. Elle se tient à l’écoute de sa douleur. Elle se souvient de la perte des mots et de l’appel de l’abysse. Ses vers portent la trace de cette traversée du silence. La nuit du poème est l’occasion de précieuses retrouvailles avec son être et ses souvenirs. Dans la continuité de sa mémoire aiguisée par le tragique, Jila Mossaed cultive la connivence avec la mort. La notion du temps dans sa poétique ne concerne pas seulement : passé, présent et avenir. Elle aborde le temps d’avant la naissance et d’après la mort. Mossaed avec audace et sagesse dit au temps : « Sans moi tu n’existes pas. »

« Je suis la seule/ à posséder une voix ici/ Je renonce au silence/ crée un nouvel alphabet/qui s’accorde à ma bouche/ Je suis la seule morte/ qui produit des sons/ Je grimpe/ vers la glaise/ Me dresse comme une plante/ bien droite dans l’air/ formée/ enlacée/ de chlorophylle/ J’avertis les autres/ de la brièveté de la vie sur terre »

La poésie de Jila Mossaed témoigne également d’une proximité mystique avec la nature. Elle se fond dans l’arbre, la cascade, la montagne, l’alouette, le cheval qui broute, ou la pierre. Elle puise dans leur présence un repère et une seconde peau. Elle y trouve stabilité et force au cœur de la tempête. Ses propos d’une grande gravité sont empreints d’enfance. Dans ses rêves, le vert s’annonce couleur de la solitude et âme de la chlorophylle. Et lorsqu’elle se réveille, elle se trouve « vêtue de (sa) peau la plus verte ». 

« À la nuit tombante/ le cheval était debout dans le champ/ la tête baissée/ Il ne savait rien/ de la signification des mots/ mais percevait la solitude/ comme étant verte »
« L’envie qu’a la cascade/ de s’allonger/ pour mieux entendre la respiration de la terre/ est mienne/ Je vais couler/ jusqu’à ce que mes dernières gouttes soient englouties/ dans la bouche du sol qui a envie/ de mes secrets »

Flottant dans la pénombre, l’écriture de Jila Mossaed est limpide de par sa connexion à l’univers. L’amour est là, salvateur ; il coexiste avec le sombre sans se laisser effacer. L’enveloppe du souvenir se pare de tissus colorés : de tapis, de jardins, et surtout de jupes, tant de jupes qui sont lien de sang et d’amour avec la mère et le féminin. Tiraillé entre espoir et désespoir, protégé par l’amour qui l’enlace et le recouvre, l’être intime poursuit son devenir, dans l’absence de charpentes : robe sans coutures, pièce qui n’est plus une pièce, maison sans porte. 

« Le bonheur n’a jamais le temps/ de bien nous couvrir/ Un petit miroir portatif/ montre toujours l’ombre/ qui se tient juste derrière nous »

« Un petit morceau d’arbre/ une brindille de soleil/ un verre rempli de terre/ L’amour me recouvre/ de sa membrane élastique/ Je respire entre mes paupières/ les poches de la mort/ sont remplies de pierres/ et je porte une robe de verre/ Où se trouve ma maison ? »

Le poème de Mossaed est frais, à force de vie ou de mort. IL parle directement au cœur. L’entraîne dans son songe. Poétique du déracinement et de l’enracinement infinis, l’écriture de Mossaed dissout les frontières spatio-temporelles et va au-delà de ce qui oppose joie et tristesse. Elle rapproche les terres d’enfance, du présent marqué par les humeurs du grand nord qui lui prête ses métaphores. « Chaque langue qui me donne la liberté de m’exprimer contre l’injustice est la langue de mon cœur », écrit Jila Mossaed. Et c’est dans la langue de son cœur qu’elle écrit cette supplique : « Toi terre étrangère, ne m’oublie pas. »


 
 
Le Cœur demeure dans le berceau de Jila Mossaed, traduit du suédois par Françoise Sule, Hashtag éditions, 2019.

 
 
 
D.R.
 
2020-02 / NUMÉRO 164