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2020-03 / NUMÉRO 165   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Poésie
Humain d’abord, Sâme ensuite
La filiation et l’identité sâme sont le noyau de la poésie de Risten Sokki. Dans son écriture factuelle aux thèmes réitérés, les menus faits du quotidien sont autant de mots pour tisser et retisser le récit de la mémoire.

Par Ritta Baddoura
2020 - 03
Retordre retordre les fibres du tissu ancestral de Risten Sokki, recueil trilingue en sâmi, norvégien et français, version originale en sâmi traduite en norvégien par Risten Sokki, traduction française par Per Sørensen, coédité par Atelier de l’agneau & Toubab Kalo, 2020.


Née à Kautokeino, Risten Sokki, Sâmi de Norvège, y vit encore et y enseigne les langues dans un lycée professionnel d’élevage de rennes. Auteure de livres scolaires, Sokki a également écrit des livres pour enfants, des nouvelles et un seul ouvrage de poésie paru en 1996. Il est aujourd’hui traduit pour la première fois en français. Dans Retordre Retordre les fibres du tissu ancestral, les poèmes de Sokki évoquent le quotidien des Samis, peuple d’éleveurs de rennes de Laponie. Les « fibres du tissu ancestral » représentent à la fois les tendons des rennes, indispensables à la vie économique, et les liens familiaux (note des éditeurs).

« Née en 1954/ J’écris/ sur mon Macintosh/ Les étoiles/ montrent le chemin/ Les grandes aïeules/ brandissent les flambeaux/ quand on a besoin d’elles »

Les marqueurs de la culture sâme ponctuent les esquisses poétiques de Sokki. Originellement peuple de chasseurs devenu peuple d’éleveurs, les Samis (ou Sâmes ou Sámis) ont apprivoisé les rennes et en ont fait des animaux domestiques. Bien qu’ils aient intégré la société norvégienne, les Samis, dernière culture nomade européenne, suivent la transhumance de leurs troupeaux : par la toundra vers les pâturages d’hiver, puis l’été, le long des côtes entre montagne, fjords et mer. En tension avec la nature du grand Nord et les drames qui ont secoué l’histoire des Samis, les gestes de chaque jour et les changements en lien avec le cycle des saisons, rejoignent dans les poèmes de Sokki, les cordons tressés du souvenir.

« Maman serre/ Serre les lacets/ de mes bottes/ Pied chaud/ contre terre froide »
« Le terrain pierreux/ écorche les semelles/ Je ne me plains pas/ Personne ne m’a dit/ que ça pourrait être/ autrement »

La grande famille des Samis peuple un vaste territoire situé au-delà du cercle polaire arctique. Cette étendue sauvage se déploie au nord de la Norvège, de la Suède, de la Finlande et de la Russie, jusqu’à la mer de Béring. À l’origine, les Samis n’avaient pas de langue écrite mais des symboles pour communiquer. Les Samis norvégiens, suédois, finlandais et caréliens ont développé de manière indépendante leurs langues respectives, et lorsqu’il leur arrive de se rencontrer, ils doivent parfois utiliser l’anglais pour communiquer.

« Merci/ enfants humains/ de notre lignée/ Vous qui avez taillé/ des images dans la pierre/ Enfants humains/ de notre lignée/ merci/ de nous avoir montré/ les sentiers perdus »
« Temps de jeunesse/ sourires/ rêves/ jour et nuit/ sans frontières/ Mon enfant/ N’oublie pas/ qui tu es/ “Humain d’abord/ Sâme ensuite” (…) »

La poésie de Risten Sokki s’égrène dans un dialogue transgénérationnel s’adressant tant à ses aïeuls qu’aux générations futures. Préserver l’identité sâme, la transmettre aux jeunes, tout en perpétuant l’héritage des ancêtres et leurs sacrifices, donnent sens à l’existence dans ses vers. Car la mémoire des Samis est tannée de sang. Après l’union en 1554 du Danemark avec la Suède et l’annexion de la Norvège, la culture sâme, animiste, est considérée comme primitive, et même antinationale. Du fait de l’essor du commerce et de l’industrialisation de la pêche sur les côtes nord de la Scandinavie, la colonisation des Samis débute avec des vagues d’évangélisation par les extrémistes chrétiens luthériens. Ceci donne lieu en 1852 à la révolte de Kautokeino dont l’un des leaders fut Aslak Jacobsen Haetta, l’arrière-grand-père de Risten Sokki.

« Les tendons sont forts/ La hache encore plus forte/ La tête d’arrière-grand-père/ Sur terre gelée/ en octobre 1854 »
« Aslak Jakobsen Haetta/ Ils t’ont arraché les tendons/ qui te liaient aux bouleaux nains/ Tes veines ils te les ont tranchées/ Tes pensées ils te les ont tranchées/ Ta tête/ ils l’ont envoyée à Christiania/ (…) Ta souffrance/ est restée/ Est l’héritage laissé/ à tes descendants. »

L’issue de la rébellion de Kautokeino fut tragique et sanguinaire. De nombreux soulèvements suivirent et ce, jusqu’à la fin des années quatre-vingt. Une longue lutte pour une loi interne de reconnaissance de leur culture originelle, est menée par les Samis. Elle aboutit à la fondation du Conseil sâme en 1989 et à la construction du bâtiment du Conseil en 1998 à Karasjokka. Même si le peuple sâme a obtenu une reconnaissance culturelle, son accès à différents droits fondamentaux reste fragile voire limité.

« Alors j’ai rencontré/ les anthropologues/ Ils ont raconté qui/ je suis/ Alors je devrais le savoir »
« Qui/ es-tu/ qui sans être invité/ entre/ dans ma maison/ et prend possession/ de toutes les chambres/ Qui es-tu/ qui viens/ et que je reçois/ que je reçois »
« Belle amulette/ ma boule d’argent/ protège mon enfant/ aujourd’hui/ et demain/ Je n’ai pas peur/ des “souterrains”/ Ni des ogres/ Que des côtés sombres/ de l’humain »

L’inéluctable de la cruauté humaine est tapi dans les poèmes de Risten Sokki, et contribue au tissage de la toile ancestrale. La persistance de la violence humaine a son contrepoids dans les joies trouvées dans la nature. Se souvenir est ainsi moins lourd, la douleur en devient plus supportable, et l’espoir en l’avenir plus légitime. Vérité et confiance sont le socle qui lie Sokki, et la sagesse sâme, à la nature.

« Au Sápmi/ à l’extrémité Nord de la Terre/ J’ai tracé mes sentiers/ J’ai sucé/ tété/ les cadeaux de la nature/ Savouré les couleurs/ des parements des caftans/ Nourri mes oreilles/ de ma langue à moi »
« Mon enfant/ Maintenant que/ c’est à toi/ de fouler/ les sentiers de Sápmi/ (…) Je demande/ un peu de tonnerre/ de temps en temps/ au dieu du tonnerre/ Pour que tu sois obligé/ de regarder en arrière/ Pour que tu reconnaisses/ tes propres traces »

Sokki déchiffre les signes de la nature comme on lit un alphabet. Elle y repère des correspondances avec les parcours des humains. La succession de l’hiver et du printemps, le cycle des morts et des naissances, la perte des êtres chers et l’arrivée de vies nouvelles, ont leur place dans l’équilibre de l’univers. Risten Sokki quête cet équilibre, ce point où l’âme écoute le grand tout. 

« La mort/ est continuité/ Moi et le vent/ nous voulons caresser/ les pâturages de tous les jours/ Sentir la chaleur/ du faon des rennes/ Toucher/ les joues/ de ma descendance/ Moi et le vent/ la mort derrière nous »

Son écriture factuelle, sans façons, est toutefois d’une grande subtilité. La simplicité dans les mots de Sokki, est une richesse spirituelle et émotionnelle. Pudeur, dignité et touches de malice enfantine, sous-tendent sa narration. Les mêmes thèmes reviennent dans ses poèmes : répétitifs quoique sans monotonie, porteurs de symboles et de valeurs ancestraux, garants de continuité.

« Ma main retord/ retord et noue ensemble/ nos tendons/ Du regard tu arrimes/ arrimes/ notre chargement »
« Je retords des tendons/ Retords/ J’ai trop à faire/ pour recevoir les invités/ du lac à double fond »

De chasseurs, les Samis sont devenus éleveurs. Cela en dit long sur leur culture et leur nature. Unis par la mémoire et la communauté du devenir, la solitude demeure incontournable pour celles et ceux qui choisissent l’itinéraire de l’essentiel. Mais cette solitude a pour Risten Sokki un autre goût puisque veillent sur elle les grandes aïeules. C’est en cela que la poésie et la posture de Sokki s’enroulent autour du fuseau de la gratitude. En cela que ses mots si simples sont un don d’humanité. Et lorsqu’on les contemple tranquillement, ses mots, ainsi que les ancêtres et les enfants du peuple Sami, forment une constellation lointaine qui scintille de plus en plus intensément.


 
 
D.R.
 
2020-03 / NUMÉRO 165