Par Élie MAAKAROUN
2012 - 07
Même dans un pays aussi pétri de foi et de religiosité que le nôtre, il faut du courage à un intellectuel authentique pour oser parler aujourd’hui de l’intervention surnaturelle de la Vierge Marie dans l’histoire publique du Liban. Peu de journalistes, de penseurs, d’écrivains ou de professeurs s’y risquent. On le comprend aisément : dans un monde explicitement ou implicitement dominé par le scientisme sous toutes ses formes, ils s’exposeraient à la raillerie, au sarcasme et à la condescendance.
Pourtant, dans l’admirable sillage de l’augustinisme unissant en étroite synergie dialectique la raison et la foi dans l’approche de la vérité, c’est ce que fait Fady Noun, journaliste à L’Orient-Le Jour et spécialiste des questions religieuses, dans son nouvel essai intitulé Dévastation et Rédemption, récits d’apparitions de la Vierge Marie au Liban (1960-2005).
Ce livre, dont le préfacier, Mgr René Laurentin, souligne à juste titre l’intérêt et la qualité, est à la fois une enquête journalistique, caractérisée par une grande probité et une réflexion sérieuse sur ce phénomène qui, s’il a suscité bien des controverses et continue de le faire, n’en a pas moins ému, touché et généré l’adhésion d’un grand nombre de Libanais aussi bien chrétiens que non chrétiens, et continue de les passionner.
Rapidement mais clairement située en quelques pages dans son contexte historique, l’enquête commence par un long témoignage concernant Mathilde Riachi (1927-2009), voyante de la Vierge Marie depuis son enfance. L’auteur s’intéresse ensuite à la « mariophanie » de Mousseitbé (avril-mai 1970), à la série d’apparitions à Harissa (1967 et 1989), au signe de Rmeich (1983) et enfin aux apparitions de Notre-Dame dans la Békaa, notamment à Béchouate.
La deuxième partie de l’ouvrage propose une réflexion sur le sens de ces apparitions. Placée sous l’autorité du magistère de l’Église, cette réflexion n’en demeure pas moins personnelle. En effet, elle ouvre des perspectives intéressantes sur le signe religieux qu’expriment les apparitions mariales, considéré comme « indication de direction du visible vers l’invisible ». Elle aborde avec finesse la redoutable question du « quiproquo entre ce que le Ciel tente de faire et comment l’homme le reçoit en fonction de sa maturité personnelle ». Elle réussit à nous convaincre que « ce n’est pas seulement l’Église visible, ou ses chercheurs, qui jugent de l’apparition, mais l’apparition qui juge de l’Église visible, de son état de vigilance, de sa foi, de sa capacité de discernement spirituel ».
L’enquête du journaliste s’épanouit ainsi en une réflexion sur la théologie de l’histoire, nourrie d’une lecture approfondie de la Bible et de l’œuvre d’Urs von-Balthasar, et énoncée dans un style clair, précis, vivant, et qui s’adresse aussi bien au monde universitaire qu’au grand public. Et elle débouche sur des propositions pastorales qui, si elles invitent à une évangélisation toujours renouvelée de la religiosité populaire, n’en invite pas moins à y laisser toute sa place à l’exercice du ministère prophétique considéré comme « un travail de charité », de communion entre les hommes et entre eux et Dieu, dans un monde qui, « par-delà tous les déterminismes », est celui de la liberté de l’homme.
Tel est ce livre auquel, selon ses convictions métaphysiques et religieuses, on peut accorder ou non son adhésion rationnelle. Mais dont on ne peut nier ni la rectitude intellectuelle et morale de la démarche, ni la précision et l’objectivité de l’enquête, ni l’intérêt des propositions. Un livre, pour tout dire, comme l’écrit Mgr Laurentin dans sa préface, « émouvant et profond ».