Par Abbas TORBEY
2012 - 07
Interviews, conférences, articles de presse, discours, souvenirs… Ce sont là les modes d’expression dont se sert Hubert Védrine pour nous présenter l’état du monde tel qu’il le voit à l’heure actuelle. Dans cette série de textes qui couvrent une période de près de trois ans (2009-2012), l’ancien ministre des Affaires étrangères révèle ses qualités exceptionnelles non pas de théoricien mais de praticien de la politique. Un praticien de haute volée soucieux par-dessus tout de maintenir la place de la France dans le concert des nations et de préserver une ligne de conduite politique inspirée par l’éthique exigeante d’un humaniste qui fait constamment référence aux droits de l’homme et à la volonté des peuples de prendre leur destin en main.
Quel rôle peut jouer la France dans la « foire d’empoigne » actuelle ? Dans un monde « multipolaire » où les pays dits « émergents » pèsent d’un poids de plus en plus lourd, la France demeure « une puissance d’influence mondiale et garde un grand prestige ». Encore faut-il qu’elle préserve cet atout par l’élaboration d’une stratégie mondiale en concertation avec les États-Unis, et d’une stratégie européenne en accord avec les membres de l’Union et plus particulièrement avec l’Allemagne et, si possible, la Grande-Bretagne, poids lourds de l’Union. À ce propos, Védrine, tout comme de Gaulle, pense « que l’Europe restera une fédération ou une confédération d’États ». La conséquence en est que « les intérêts vitaux resteront gérés par les États ».
La politique méditerranéenne et plus particulièrement la relation avec le monde arabe occupe une bonne place dans l’ouvrage. Pas plus « le processus dit de Barcelone » que « l’Union de la Méditerranée » n’ont jusqu’à ce jour abouti à des résultats concrets. Ce qui complique les choses, c’est l’émergence de l’islamisme qui a fait plus de victimes dans le monde arabe qu’en Occident, constate notre diplomate. Or la non-solution du problème palestinien – est soulignée la défaillance de l’Europe dans ce fiasco – autant que la politique intempestive des États-Unis ne font que nourrir ce fléau. « Au Proche-Orient, constate Védrine, un accord de paix correct, avec un État palestinien viable… aiderait beaucoup les Occidentaux à réduire la haine islamiste. » Quant à la politique des États-Unis, elle a été catastrophique. « En faisant des islamistes le problème n° 1 mondial, Bush fils leur a fait une propagande inespérée, entraînant l’Occident dans cette erreur stratégique de communication. » Pour Védrine, la politique de ce même Bush a été « la plus mauvaise politique étrangère américaine depuis la fondation des États-Unis ». Rien, pense-t-il, ne justifie l’invasion de l’Irak sinon « un alignement sur la politique de la droite israélienne, le Likoud ». Il ajoute : « Cela reste l’honneur de la France de ne pas avoir participé à la guerre en Irak et d’en avoir dénoncé l’imposture. » Malgré tout, l’auteur croit qu’« une irréversible modernisation condamne l’intégrisme à l’asphyxie », et cela d’autant plus que le printemps qui souffle sur le monde arabe, quoique « aléatoire, est cependant prometteur ».
Il y aurait beaucoup de choses à dire sur les problèmes abordés dans cet ouvrage tels que l’écologie, l’Afrique, la Russie, la globalisation, les hommes politiques qui suscitent l’admiration de l’auteur : Mitterrand, Gorbatchev, Obama, Delors… Nous nous contenterons de citer, en conclusion, ce témoignage de Jacques Chirac : « Hubert Védrine n’est ni le représentant d’une caste ni celui d’un parti. Sa liberté de jugement le distingue tout autant des cercles diplomatiques traditionnels. Dans sa conception de la politique étrangère française comme dans sa vision du monde, il réussit à concilier l’exigence gaullienne et le pragmatisme mitterrandien, l’attachement profond à la souveraineté nationale et la conscience éclairée d’une nécessaire adaptation aux évolutions de l’histoire. ».