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2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Libre comme un prince
Le prince Moulay Hicham est le petit-fils de Riyad es-Solh par sa mère et du roi du Maroc Mohammed V par son père. Un de ses cousins germains est le milliardaire saoudien al-Walid bin Talal. Après des années de réflexion, il s’est décidé à se livrer, à livrer sa vérité, sa liberté d’homme et de prince.

Par Henry Laurens
2014 - 06
La plus grande partie du livre est consacrée à la vie au Palais royal, au système monarchique du Makhzen et à la figure écrasante de son oncle, le roi Hassan II, le premier monarque véritablement à cheval entre la culture arabe et la culture occidentale. Il ne supportait pas qu’on lui fasse de l’ombre et revendiquait une originalité absolue, voire une nature divine. Comme dans toute monarchie bien instituée (la française ne fait pas exception), le frère du roi est un rival potentiel : « Hassan II se désirait seul et unique avec une telle force narcissique qu’il ne supportait ni mon père comme “double” ni son fils comme successeur ». Tout en aimant son frère et sa famille, il le manipule et travaille à le détruire psychologiquement. 

L’éducation du prince, né en 1964, est de nature double : « comme beaucoup de musulmans, nous sommes obsédés par cet Occident qui nous dépasse, qui nous domine et dont il faut ravir la puissance secrète. L’enfant doit donc s’immerger dans la culture occidentale afin que la terre d’islam ne reste pas éternellement à la traîne. » À sept ans, en 1971, il manque d’être assassiné avec sa mère lors de la tentative de putsch de Skhirat, épreuve qui marque la fin de l’innocence. Il en est pratiquement de même lors de la tentative de coup d’État d’Oufkir l’année suivante où le jeune prince est séparé un moment de sa famille.

L’éducation princière passe par l’école américaine, les arts martiaux et les sports équestres, le tout dans une atmosphère étouffante : « le dédoublement, sinon la schizophrénie règne partout. Il y a tout ce programme pendant la journée, puis je rentre chez moi pour retrouver, non pas une intimité familiale, mais mon père au milieu d’un aréopage de courtisans, au minimum une dizaine de personnes ». C’est un théâtre rempli de jeux de rôle, de représentations où le roi se trouve au centre. Il tire les fils de ses marionnettes. Certaines descriptions rappellent Saint-Simon, mais en plus effrayant : « jusqu’au milieu des années 1990, ivre de narcissisme, Hassan II sera omnipotent, terrible. Plus personne ne pourra plus lui dire quoi que ce soit. »

Non sans difficulté ni mesquinerie de la part du roi, le prince peut aller poursuivre ses études à Princeton aux États-Unis où il découvre la liberté, mais après la mort de son père en 1983, il se trouve lui et sa famille mis en quarantaine par son oncle qui prend le contrôle de leurs finances. C’est une longue épreuve de forces dont le prince réussit à sortir grâce au soutien de sa famille maternelle et des amis de son père non-marocains. Si au début des années 1990, une réconciliation se produit, en même temps Hassan II attise volontairement les dissensions entre son fils et héritier et Moulay Hicham. Ce dernier réussit à s’émanciper en se lançant dans les affaires au Moyen-Orient. Il commence à procéder à des prises de position publiques en faveur de la démocratie dans le monde arabe.

À la mort de son oncle en 1999, la rupture est immédiate avec Mohammed VI qui continue la politique du Makhzen avec toutes ses tares : « au Maroc de M6, les comptes de la répression sont vaguement apurés mais on ne touche pas à l’armature du régime qui a rendu cette répression possible. Du reste, les pratiques ne changent pas tellement. Sous Hassan II, les “gauchistes” subissaient le plus fort de la répression ; sous Mohammed VI, ce sont les islamistes. Seulement, comme ces derniers ne sont pas très populaires à l’extérieur, notamment dans les pays occidentaux, les abus commis à leur égard suscitent moins de protestations ». Moulay Hicham est maintenant un dissent ouvertement revendiqué, ce qui lui vaut toute une série de basses manœuvres contre sa personne. Il s’exile lui et sa famille aux États-Unis.

Il est maintenant un entrepreneur fort actif dans le domaine du développement durable et un analyste incisif des réalités marocaines et arabes. Pour en arriver là, il lui a fallu toute une entreprise de libération personnelle, parfois impudique, dont ce livre est l’aboutissement. Au-delà, c’est toute une réflexion sur la nature du pouvoir au Maroc et dans le monde arabe qui est présentée par quelqu’un qui est un prince au sens le plus noble du terme.


 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Journal d’un prince banni : Demain, le Maroc de Moulay Hicham el-Alaoui, Grasset, 2014, 368 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166