FEUILLETER UN AUTRE NUMÉRO
Mois
Année

2020-04 / NUMÉRO 166   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
CHERCHER SUR LE SITE
 
ILS / ELLES
 
LIVRES
 
IMAGES
 
Au fil des jours...
 
Essai
Qui sont ces Arabes qui écrivent en français ?


Par Fifi Abou Dib
2007 - 11
Professeur à l’université libanaise, Zahida Darwiche Jabbour s’est longtemps penchée sur la production littéraire francophone, en particulier au Liban. Édisud vient de publier son dernier opus : Littératures francophones du Moyen-Orient. Explorant un domaine historique et géographique marqué par la culture française, l’auteur présente dans ce nouvel ouvrage l’entrée en francophonie de l’Égypte et du Liban, et plus tardivement, dans un degré moindre au point de vue de la production, de la Syrie. Zahida Darwiche Jabbour part d’une thèse selon laquelle l’essor des moyens de communication, loin de créer un monde village où convergent idées et idéaux, provoque un certain repli identitaire. Dès lors, l’auteur s’attache à démontrer que la francophonie, cette « création littéraire dans la langue de l’autre devient vecteur de médiation interculturelle ». Adoptant une sélection « subjective » des auteurs, Zahida Darwiche Jabbour suit dans le développement de sa thèse un ordre chronologique et générique (roman, poésie, théâtre).

On découvre dans cet ouvrage que pendant près d’un siècle, la langue française s’imposera en Égypte comme langue de l’aristocratie et de la bourgeoisie intellectuelle, mais aussi comme langue des minorités ethniques et religieuses. Les élans indépendantistes et plus tard l’entrée en coalition de la France aux côtés d’Israël et de la Grande-Bretagne contre Nasser porteront le coup de grâce à la francophonie égyptienne dont la majorité des acteurs finit par émigrer.

Langue de la puissance mandataire, le français n’en bénéficie pas moins au Liban d’une pratique sereine et décomplexée. Au départ, une francophilie des populations chrétiennes, poussée jusqu’à la caricature, et cependant basée sur un malentendu, celui de l’affinité religieuse, est dénoncée par l’auteur comme « l’autre face de la peur d’une quelconque hégémonie musulmane ». Cependant, une fois l’indépendance acquise, le consensus national du rejet des allégeances et l’adoption du français comme langue de l’enseignement permirent aux auteurs francophones libanais de vivre leur double appartenance culturelle « non comme un déchirement mais comme une complémentarité entre deux mondes ».

Quant à la Syrie, poursuit l’auteur, « le Mandat français y sera plus long et plus dur qu’au pays du Cèdre, et sa fin plus violente ». Cela, ajouté au fait que l’enseignement du français, pratiqué par les missions chrétiennes, a éloigné les populations musulmanes, majoritaires, de l’accès à cette langue. De même, « la politique d’arabisation de l’enseignement initiée en 1960 ne pouvait que nuire au développement d’une francophonie déjà marginale ». Voilà qui résume la raison pour laquelle « le répertoire de la littérature syrienne d’expression française ne compte qu’un nombre restreint d’ouvrages dont la majorité est de publication récente ».

Ouvrage de référence, Littératures francophones du Moyen-Orient offre un répertoire quasi-exhaustif des auteurs francophones de la région et une analyse pertinente de certaines œuvres à travers la grille historique, politique et sociale de leur contexte. On lui doit surtout la révélation d’auteurs étonnants et peu connus du grand public, comme l’Egyptienne Joyce Mansour, ou le surréaliste syrien Kamal Ibrahim. On découvre que dans leur ensemble, les auteurs francophones du Moyen-Orient, et notamment les poètes parmi eux, se servent du français pour habiller une pensée et une sensibilité arabe. Cela laisse-t-il présager d’une révolution littéraire, une fois que le greffon aura pris ? On ne peut s’empêcher de penser dans ce contexte au génial crêpage que l’Irlandais James Joyce opéra à partir de l’anglais.
 
 
 
BIBLIOGRAPHIE
Littératures francophones du Moyen- Orient de Zahida Darwiche Jabbour, Édisud, 2007, 206 p.
 
2020-04 / NUMÉRO 166