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2017-06 / NUMÉRO 132   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Les voix de l’islam politique et leurs échos


Par Ziad Majed
2016 - 11
Le nouveau livre de François Burgat, Comprendre l’islam politique : une trajectoire de recherche sur l’altérité islamiste 1973-2016, est à la fois une fine analyse de l’évolution de ce que l’auteur appelle le « parler musulman » pendant plus de quatre décennies, et un récit personnel permettant de mieux situer les itinéraires académiques et cerner les expériences humaines qui ont amené le chercheur à la découverte de « l’autre » dans ses différents espaces politiques et sociétaux.

« Le parler musulman » et ses « agir »
Burgat clarifie dès le début de son ouvrage les deux strates de son approche. La première s’attache à rendre compte des raisons de l’émergence de l’islam politique, sa montée, son discours, ses récits et ses revendications dans le monde arabe. La deuxième rappelle « l’extrême diversité des agir qu’autorise son lexique et, de ce fait, l’inanité des démarches réduisant à la seule référence religieuse les motivations » de ses acteurs.

Le chercheur, qui a vécu entre 1973 et 2013 plus de vingt ans en Algérie, en Égypte, au Yémen, en Syrie et au Liban, montre comment à partir de la fin des années 1960, d’importantes composantes des sociétés arabes ont réhabilité le « parler musulman » dans leur vie sociale et dans le champ politique. Leur lexique est devenu, dans ce sens, une poursuite sur le terrain culturel de la mise à distance du colonisateur, déjà opérée politiquement et puis économiquement par les élites « nationalistes » des indépendances. Les « vertus mobilisatrices » de ce lexique et de son univers symbolique provenaient ainsi moins de leur dimension « sacrée » que de leur caractère « endogène » et politique.

Burgat présente ensuite les trois temporalités de la mobilisation islamiste. En partant du moment fondateur qu’était le développement d’un discours anticolonial représenté par Al-Afghani, Abduh et puis Redha (fin du XIXe siècle et début du XXe), il considère que la deuxième phase allant des indépendances des pays arabes à la fin de la guerre froide (1990) était celle du retour du discours islamiste ; un retour avec pour corollaire différentes mobilisations et un retournement contre les élites locales au pouvoir considérées comme « occidentalisées ». La troisième phase, suivant la chute de l’Union soviétique et la poussée interventionniste et unilatéraliste des États-Unis, est celle qui connaît d’un côté la normalisation de certaines formations islamistes au sein de parlements ou gouvernements arabes, et de l’autre la transnationalisation « révolutionnaire » d’autres groupes, influencés par le jihad afghan. Et c’est bien cette phase qui se poursuit de nos jours, à travers les conflits irakien, syrien et autres, se soldant selon l’auteur – dans un cas extrême, mais aussi discutable – par la création de l’État islamique de Baghdadi.

Sciences sociales contre propagande et essentialisme
Burgat explore plus loin les différentes expériences islamistes qui ont marqué les scènes politiques respectives des pays du Maghreb, en passant par le Caire et Khartoum, allant jusqu’au Yémen, la Palestine et les pays du Levant (sans explorer, pour autant, les perceptions de ces mêmes expériences par de larges catégories des sociétés concernées). 

Cette trajectoire, couronnée par un retour de l’auteur en France, l’amène à critiquer, à raison, l’occultation occidentale des questions politiques (historiques comme contemporaines) dans les analyses des luttes menées par certaines formations islamistes. Il critique également les lectures culturalistes des conflits « moyen-orientaux » et leurs répercussions internationales qui disculpent les « Pinochet arabes » et leurs machines répressives, déresponsabilisent les politiques étrangères des gouvernements occidentaux et dénient souvent l’impact du conflit israélo-palestinien.

L’ouvrage appelle enfin au dépassement du « sens commun » et sa force d’inertie dominante en France. Il invite à une nouvelle compréhension du phénomène islamiste qui tient compte de sa diversité à partir d’une collecte de son « propre savoir » plutôt que l’utilisation d’une information « fabriquée ».
Si ce livre constitue un travail de réflexion sur un sujet vaste évoluant dans plusieurs géographies politiques, il est aussi un récit « intime » à travers lequel Burgat nous fait découvrir son parcours humain, ses expériences et témoignages, sa formation intellectuelle et « professionnelle », ses défis et combats dans les milieux académiques comme politiques et médiatiques français.

Sa conclusion évoque le choix qui se présente aujourd’hui entre « la terreur ou le partage ». Car, pour Burgat, c’est le partage qui permet la rencontre de « l’Autre », la prise en compte de son point de vue et la meilleure connaissance de « soi » dans sa relativité, et éventuellement dans ses faiblesses et erreurs. Sinon, l’enfermement et l’écoute exclusive de « sa propre voix » continueront d’empêcher tout un chacun de « prendre sa propre part de responsabilité dans la terreur, seule façon pourtant d’en éloigner le spectre ».
 
 BIBLIOGRAPHIE
 
Comprendre l’islam politique : une trajectoire de recherche sur l’altérité islamiste, 1973-2016 de François Burgat, La Découverte, 2016, 260 p.


François Burgat au Salon
Table ronde « Parcours d'orientalistes français » le 5 novembre à 18h (salle -1)/ signature de Comprendre l’islam politique à 19h (Orientale)
 
 
© Johnny Vaet Nordskog
 
2017-06 / NUMÉRO 132