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2017-12 / NUMÉRO 138   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Terres de sang, peuples en otage


Par Henry Laurens
2017 - 02
En ces temps troublés, il est bien de pouvoir se rappeler combien l’histoire de l’Europe a été violente. Des aspects entiers de son histoire récente sont peu connus, au moins du public francophone. Il en a été ainsi des confins polono-soviétiques qui ont connu près d’une décennie d’épreuves effrayantes avant de terminer par un nettoyage ethnique en règle. Avant 1914, ces régions avaient été intégrées à l’Empire russe lors des différents partages de la Pologne. Elles étaient essentiellement peuplées de Polonais, d’Ukrainiens et de Juifs. La résurrection de la Pologne à la fin de la Première Guerre mondiale avait placé les Polonais en position dominante dans les régions qui n’étaient pas passées dans l’Ukraine soviétique. Ces dernières avaient connu la collectivisation des terres, la grande famine et la terreur stalinienne.

La double invasion allemande et soviétique avait redivisé la région en septembre 1939. Les Soviétiques avaient assassiné une partie des élites polonaises (affaire de Katyn) et déporté en Sibérie une fraction importante des Polonais et des juifs en même temps qu’ils avaient procédé à la collectivisation des terres. L’invasion allemande de juin 1941 avaient conduit aux massacres génocidaires des populations juives et à un projet délirant d’implantation de populations considérées comme germaniques. Ensuite, la région était entrée dans un cycle de violences entre Polonais et Ukrainiens, attisées par les occupants.

En 1944, l’arrivée de l’Armée rouge s’accompagne de nouvelles violences. Staline prend la décision de déplacer de 200 kilomètres vers l’Ouest des frontières de la Pologne avec expulsion des populations allemandes correspondantes et extension du territoire ukrainien aux dépens de l’est de la Pologne. Cela implique d’expulser les Polonais du nouveau territoire ukrainien et les Ukrainiens de ce qui reste à la Pologne.

C’est le sujet de cette très précieuse étude de Catherine Gousseff qui a travaillé à partir des archives polonaises, ukrainiennes et russes. Les conditions sont épouvantables. Au début, les Soviétiques font régner la terreur dans les arrières de l’armée qui marche sur Berlin alors que dans les campagnes, des « bandes armées » demeurent. Elles sont ce qui reste de la résistance polonaise et des indépendantistes ukrainiens avec une très forte composante de banditisme. La République fédérée d’Ukraine est très largement en reconstruction après les dévastations de l’occupation allemande et l’État polonais communiste est en voie de constitution. Leurs moyens sont dérisoires. Il en est de même pour le transport, étant donné ce qui reste de l’infrastructure ferroviaire. Les déplacements de population doivent prendre en compte le calendrier agricole et les paysans ne sont pas prêts à laisser leur cheptel dans le début de collectivisation. Puis il y a le retour d’une partie des déportés de Sibérie dont des juifs qui sont rejetés par les populations locales qui procèdent à de nouveaux massacres. À chaque étape, des violences se produisent et les migrations sont beaucoup plus forcées que volontaires.

Ce temps d’épouvante se termine par l’affermissement de l’autorité des États en 1946-47 qui mettent fin au mouvement contradictoire des populations alors qu’une nouvelle famine frappe l’Ukraine dans sa globalité avec un bilan d’un million de morts supplémentaires.

Dans cette affaire, la Pologne perd des territoires qui appartenaient depuis longtemps à son histoire, mais les nouveaux territoires de l’Ouest lui donnent une vraie compensation. L’idéologie du nouveau pouvoir communiste comprend une volonté affirmée d’homogénéisation ethnique de l’État polonais qui ne doit plus comprendre de minorités.

Ce livre est exemplaire par l’usage dépassionné des sources et la description des terribles souffrances des populations. C’est une histoire pratiquement inédite pour le lecteur francophone et un élément supplémentaire pour la nécessaire comparaison entre les violences du XXe siècle et celles du XXIe siècle. Tout se passe comme si les « terres de sang » se sont déplacées vers le Levant avec de nouveaux et terribles déplacements de populations.


 
 
 
 
2017-12 / NUMÉRO 138