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Essai
Les trois corps de la reine
Principalement connue pour avoir été la mère de Marie-Antoinette, Marie-Thérèse d’Autriche est pourtant l’une des rares femmes qui aient gouverné et incarné leur pays durant quarante ans.

Par Lamia el-Saad
2017 - 04


Spécialiste des Lumières, Élisabeth Badinter déclare d’emblée que son intention n’est pas de relater l’histoire de l’Autriche thérésienne ni de rédiger une biographie en bonne et due forme de la souveraine, mais bien de tenter de comprendre comment cette femme 
toute-puissante a pu ou non concilier ses différents statuts. 

À cette fin, l’auteur développe la métaphore des trois corps de la reine. Le corps « symbolique et immortel de la souveraine », le corps « naturel et mortel de la femme » mais aussi le « corps maternel qui perpétue la lignée ». Chacun de ces états fut source d’obligations et de sentiments parfois contradictoires.

Philosophe et auteur de nombreux ouvrages consacrés au XVIIIe siècle, aux rapports entre les sexes, à la maternité, Badinter était décidément la mieux placée pour analyser les divers aspects de la personnalité de celle qui fut, tout à la fois, une souveraine au pouvoir absolu, une femme amoureuse d’un mari volage et une mère au ventre fécond.

S’approcher de la « vérité psychologique » d’un tel personnage n’est pas chose aisée. Seules des sources de première main pouvaient le permettre. « Pieusement conservées » à Vienne et ailleurs, et dans des collections privées, il reste des milliers de lettres de Marie-Thérèse adressées à sa famille, ses amis et ses collaborateurs, ainsi que leurs réponses, quasiment toutes écrites en français. D’autre part, les nombreux témoignages des visiteurs occasionnels et des ambassadeurs étrangers en poste à Vienne se sont avérés d’une importance capitale.

Arrivée au pouvoir à une époque où les femmes ne régnaient que « faute de mieux, c’est-à-dire faute de mâle », elle ne fut en rien préparée à l’assumer ; et c’est « la mort dans l’âme » que son père se résolut à lui transmettre le sceptre et la couronne. Selon la tradition, elle se fit couronner « roi de Hongrie ». Déterminée à être « le maître absolu de ses États », elle entreprit de gouverner « seule » avec les conseils d’hommes qu’elle choisit pour leur honnêteté, leurs compétences et leur fidélité. Refusant d’avoir un Premier ministre, elle exigea de « voir, lire et faire tout par elle-même ».

Elle fut « aussi autocrate » que Louis XV ou Fréderic II de Prusse. Toutefois, son « pouvoir absolu » diffère de celui d’Élisabeth Ire d’Angleterre ou de Catherine II de Russie qui ont « vécu et régné comme des hommes », en ce sens que Marie-Thérèse d’Autriche dut négocier avec sa féminité, faisant une « large place à l’épouse amoureuse ainsi qu’à la mère aimante et soucieuse de ses enfants ».

Malgré une certaine « virilité de l’âme qui la rend admirablement propre à la direction des affaires de l’État », tous ceux qui l’approchent ne parlent que « de son charme et de sa grâce ». Les ambassadeurs sont unanimes à saluer « son pouvoir de séduction ». Sa faiblesse sera sa force : sa féminité n’étant nullement un obstacle à l’exercice du pouvoir mais bien « une carte maîtresse dont elle saura magnifiquement jouer ».

Elle déclara gouverner en « mère bienveillante » de son peuple, ce qui tranchait avec l’image classique du souverain perçu comme un « père sévère ». Le fait est qu’elle a toujours tout fait pour « magnifier l’image de la mère ». 

En mettant au monde seize enfants dont cinq fils, elle a « renforcé le pouvoir symbolique des Habsbourg ». L’Histoire ne retiendra pas ce qu’il fallut de courage pour prendre le risque de seize accouchements à une époque où il n’était pas rare d’en mourir… Courage d’autant plus méritoire que Marie-Thérèse était de santé précaire.

Ayant hérité de la « face noire » des Habsbourg, elle dissimula sa dépression jusqu’à la mort de son époux dont elle demeura inconsolable. Sans doute sauvée par son « goût irrépressible du pouvoir », elle ne put jamais se résoudre à y renoncer.

Tout comme Stefan Zweig l’aurait fait, Élisabeth Badinter analyse en profondeur la psychologie de ses personnages. Ainsi, cette comparaison inattendue et si pertinente entre Marie-Thérèse et Frédéric II dont les personnalités, les valeurs et les goûts sont aux antipodes. « Nul n’est plus opposé à ce prince homosexuel qui méprise les femmes comme personne que Marie-Thérèse, toujours grosse et qui ne pense qu’à promouvoir son mari. »

Ce portrait qui puise à des sources abondantes et souvent inédites ne saurait cependant être exhaustif : « Marie-Thérèse garde bien des mystères. » Il n’en demeure pas moins que « par son statut de femme, de mère et d’homme d’État », elle occupe une place très particulière dans l’Histoire.


 
 
D.R.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Pouvoir au féminin : Marie-Thérèse d'Autriche, 1717-1780 de Élisabeth Badinter, Flammarion, 2016, 368 p.
 
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