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Essai
La violence en question


Par Henry Laurens
2017 - 05
Article publié dans L’Orient littéraire, le 1er décembre 2011


Samir Frangié a été un acteur et témoin de la vie politique libanaise de ces dernières décennies, aussi bien comme militant que comme conseiller et stratège des causes qu’il a soutenues. Dans ce court mais dense ouvrage, il propose, tout en suivant un plan chronologique, une série d’analyses du Liban contemporain avec quelques allusions beaucoup trop rares à sa participation personnelle aux événements. Il cherche à déterminer les conditions de sortie de la violence : le contraire de la violence n’est pas la paix entre entités communautaires ou partisanes, mais le lien entre des individus appartenant à des communautés et des groupes différents, c’est-à-dire la définition d’un projet de vivre en commun. Pour y arriver, l’acteur partisan qu’était l’auteur a d’abord dû faire un grand effort sur lui-même.

Au début de la guerre civile, la destruction du centre-ville de Beyrouth par les milices marque le début de la longue nuit libanaise, la première des guerres identitaires de la fin du XXe siècle. Cette guerre prend ses origines dans la théorie du complot partagée par tous, dans l’uniformisation paradoxale des conditions libanaises, dans l’irruption de la modernité qui dissout les structures de l’ancienne société, dans l’engrenage des représailles et des contre-représailles. La violence qui ravage le pays est un tout indivisible. En reconnaître la légitimité, à un moment ou un autre, équivaut à la justifier dans toutes ses manifestations. Or, les Libanais ne sont pas encore prêts à tout remettre en question et à assumer leurs responsabilités.

L’auteur ensuite traite avec grande intelligence du rôle d’Israël au Liban ou l’illusion de la violence décisive, puis du rêve sanglant de la Grande Syrie. L’accord de Taëf, loin de mettre fin à la rivalité entre les communautés, tel qu’appliqué par les Syriens, conduit à l’établissement d’un régime hybride marqué par un pouvoir à trois têtes et des conflits permanents qui renforcent la communautarisation de la vie politique et entraînent un blocage des institutions. Les services de renseignements libanais contrôlés directement par les Syriens jouent un rôle croissant dans le système et multiplient les atteintes aux droits de l’homme.

L’élément central de la politique syrienne a été de maintenir les Libanais dans une situation de « guerre froide » et de faire planer en permanence la menace d’une « guerre chaude » en interdisant le travail de mémoire, en réduisant l’histoire du Liban à celle de la violence communautaire, en identifiant l’arabité à la politique de Damas.

Les tentatives de dialogue durant la guerre ont été les premières esquisses de sortie de la violence. Après Taëf, les contacts sont renoués au grand mécontentement de la Syrie. Le rôle du patriarche Sfeir a été essentiel ainsi que celui de l’imam Chamseddine. Le retrait des forces israéliennes du Liban-Sud en 2000 prive le régime syrien d’un argument majeur en faveur du maintien de son armée au Liban. L’auteur évoque son rôle dans le rassemblement de Kornet Chehwane qui regroupe l’opposition chrétienne sur une base nationale et non communautaire. En 2004, Hariri se rapproche de ce groupe dans une commune opposition au renouvellement du mandat d’Émile Lahoud. Un vaste mouvement d’opposition est en train de se coaliser quand Hariri est assassiné le 14 février 2005.
C’est le meurtre fondateur de la révolution du Cèdre qui marque la volonté et le désir des Libanais de revivre ensemble. La dernière partie est consacrée à la révolution inachevée du 14 Mars. Samir Frangié ne dissimule pas ses erreurs stratégiques et tactiques, mais pose la division en deux blocs comme étant de nature culturelle, une vision qui privilégie l’individu et estime que son épanouissement est lié à son ouverture sur l’autre, donnant la priorité au « vivre-ensemble », l’individu ne pouvant devenir lui-même que s’il y a un autre, et une autre axée sur le groupe et qui considère que la différence est une source permanente de menace, la survie du groupe ne pouvant se faire que dans le rejet de l’autre et ne pouvant être préservée que dans le repli sur soi.

Dans les dernières pages, l’auteur revient sur la notion d’État civil, mot-clé des révolutions de 2011. On n’a présenté ici que quelques idées maîtresses d’un livre d’une extrême richesse. Que ce soit une incitation à le lire !


 
 
© Maria Succar
 
BIBLIOGRAPHIE
Voyage au bout de la violence de Samir Frangié, L’Orient des livres/Actes Sud, 2011, 176 p.
 
2017-12 / NUMÉRO 138