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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Les mots des mains


Par Charif Majdalani
2017 - 09

Le dernier ouvrage de Charles Dantzig, Traité des gestes, se situe, de manière un peu oblique, dans une filiation proustienne. Il est en effet possible de voir dans la Recherche du temps perdu un immense catalogue des caractères, des tics et des manies des hommes, un recensement des mille et un tressaillements de la psychologie humaine que Proust s’est amusé à démonter avec tout le recul, la force du désenchantement ou la véritable admiration dont il était doté. Et parmi les innombrables manifestations de vie extériorisées par les centaines de personnages de l’ouvrage, le geste est un de ceux qui sont magnifiquement décrits et analysés. De l’éventail de la duchesse de Guermantes qui se lève accompagné d’un sourire distrait, au geste qui consiste à se baisser pour dénouer des chaussures et qui réveille un monde oublié de souvenirs, la Recherche pourrait être entre autres considérée comme une grande « gestotèque ». 

C’est de cette manière fine, précise et imagée, toute à « l’écoute » de la gestuelle humaine, que Dantzig a écrit son propre Traité des gestes. Ouvrage riche, puissant et ludique, dans lequel chaque chapitre est composé de faits, d’anecdotes et de considérations diverses, Traité des gestes est, comme les autres livres du même genre de Dantzig, un immense florilège, une sorte d’album où sont réunis et décrits les milliers de gestes qui font et défont nos relations à autrui ou à nous-mêmes, qui expriment nos sentiments, nos dégoûts, nos humeurs, ou qui constituent les codes par lesquels les humains communiquent de manière muette, avant la parole, ou sans elle, ou à son insu. 

Implicitement divisée en parties cohérentes, aussi bien sur les gestes du corps (« gestes avec le front », « gestes avec la main »…) que sur les gestes codés socialement (« gestes avec la cigarette », « gestes avec le téléphone » « gestes de la moquerie »…), les gestes de corporations (« gestes d’écrivains », « gestes du pouvoir », « gestes des grands restaurants »…) ou les gestes ritualisés (« gestes religieux », « gestes judiciaires »…), cette immense et singulière collection peut être lue suivant l’ordre proposé par l’auteur ou dans une promenade au cours de laquelle le lecteur constitue son propre itinéraire et compose des regroupements, allant par exemple des « gestes nouveaux » (comme ceux liés à l’usage du smartphone et qui ont été sujets à des gigantesques procès entre Apple et Samsung) aux « gestes oubliés » (tels les jeux de doigts que décrit Quintilien, très « parlants » à son époque mais qui ne veulent plus rien dire aujourd’hui), des « gestes esthétisés » (ceux de l’opéra occidental, de l’opéra chinois, de la corrida ou des rappeurs) aux « clichés de gestes » dans le roman, révélateurs s’il en faut de la médiocrité d’une écriture, etc. 

La culture de Dantzig est immense, on le sait, et son propos est sans cesse émaillé d’allusions à des films, à des livres ou à la peinture, car nos gestes ne sont pas seulement ceux de la vie mais souvent ceux que les œuvres d’art reprennent, perpétuent, exaltent ou figent en modèles, comme le font aussi les représentations sociales, qu’elles soient celles des mondains, des stars ou des hommes politiques. 

Alternant savoir et évocation des choses du quotidien le plus banal, Dantzig réussit petit à petit à métamorphoser la fragmentation savoureuse de son texte en une unité plus profonde. On ne s’étonnera donc pas de s’apercevoir que toute cette matière s’organise autour de quelques idées fortes qui sont l’armature du livre. Notamment l’idée que le geste n’est jamais seulement ce que l’on apprend, que l’on imite, ni ce qui est du ressort du dehors. Il exprimerait plutôt, et plus rapidement que la parole, un être second en chacun de nous, un être refoulé mais qui aurait conservé des traces devenues fossiles de nos histoires personnelles. Autrement dit, les gestes nous viendraient toujours d’un autre temps que celui du moment où ils s’extériorisent, non seulement parce qu’ils sont souvent appris et qu’à travers eux parle un monde qui n’est pas nous et qui nous a précédés, mais surtout parce qu’ils disent, de notre être, ce qui est resté en suspens depuis longtemps. En affleurant à notre insu, le geste serait ainsi une manière d’annuler le temps, en faisant affluer le passé dans le présent.

 BIBLIOGRAPHIE
Traité des gestes de Charles Dantzig, Grasset, octobre 2017, 416 p.
 
 
 
D.R.
 
2017-11 / NUMÉRO 137