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Essai
Le Liban, un caillou mais quelle histoire !


Par Youssef Mouawad
2017 - 10
Enfin un ouvrage sur le Liban et sur ses conflits protéiformes, qui ne soit pas l’occasion de régler des comptes avec une communauté ou l’autre. Le clivage entre chrétiens conservateurs et palestino-progressistes a été si intériorisé par les auteurs occidentaux qu’ils avaient pris parti dans nos litiges sanglants, litiges qu’ils ne voulaient examiner qu’à travers le prisme déformant de leurs convictions postcoloniales et de leurs larmes de tiers-mondistes. Ce maquignonnage a perduré par paresse intellectuelle ou par honte des rétractations. Et, pour tout dire, il était peu scrupuleux.

Xavier Baron, journaliste ayant travaillé douze ans au Liban à l’Agence France-Presse, a remis sans peine les pendules à l’heure. Son ouvrage a pour titre Histoire du Liban, des origines à nos jours. Sur les origines, et grâce à Dieu, il ne s’étend pas : il passe vite fait sur la mythique Phénicie et ses hardis navigateurs*.

L’auteur n’échappe pas toutefois à une certaine poétique barrésienne. Il démarre son chapitre premier en ces termes : « Le Liban, c’est d’abord une haute montagne – le Mont-Liban – baignée par une mer nourricière, et un arbre – le cèdre. Ces deux éléments ont façonné l’identité particulière de ce pays et de ses habitants. » C’est ainsi qu’un journaliste, qui vit l’actualité immédiate, décrit le CAILLOU libanais échoué à l’est de la Méditerranée, le long de la mer de Syrie (eh oui, c’est ainsi qu’elle est désignée par les géographes). Mais à bien regarder, ce texte introductif qui donne le la, semble puiser sa source dans une intervention d’un tribun des phalanges libanaises, comme Élias Rababeh, à un meeting dominical, dans les années cinquante. Et pourquoi pas ? Toutes les parties concernées, tous les belligérants d’hier, ne jurent plus désormais que par le Liban, partie définitive, sinon éternelle ! 

Une question cependant : si l’on peut écrire l’histoire des Libanais, est-ce à dire que l’on peut écrire l’histoire du Liban, comme y prétend Xavier Baron ?

Le Liban historique c’est, d’abord et surtout, une querelle d’appellation, ayant été, comme d’autres entités étatiques, à géométrie variable. Comment expliquer à certains patriotes que le Kesrouan ne faisait pas partie du Mont-Liban au XVIIIe siècle ? Or devant moi, s’étale une carte de cette époque qui fait du Nahr Ibrahim la frontière entre le Qesroan (sic) au Sud et le Mont-Liban au Nord. Les entités étatiques se font et se défont comme les toponymes ; il faut l’avouer même si cela pourfend les arguments des libanistes.

Histoire des Libanais, dirions-nous, plutôt qu’histoire du Liban. En dépit des glissements progressifs de la réalité du pouvoir, nous avions, sous les émirs Maan et Chéhab (sunnites, rappelons-le**) affaire au « gouvernement des druzes », comme nous le confirment les correspondances diplomatiques. Puis au XIXe siècle ce fut une période de transition chaotique pour arriver, en fin de parcours, à un partage paisible des pouvoirs et des responsabilités sous la Moutassarifiya. Enfin il y eut le mandat, et comme le dit Dominique Chevallier, la France, en créant le Liban en 1920, l’accorda aux chrétiens.

Le maronitisme politique allait prévaloir, sous une forme ou une autre, jusqu’au déclenchement de la guerre civile ou d’après certains jusqu’à l’accord de Taëf. Et c’est donc avec le chapitre IV, intitulé « La fin du rêve d’indépendance arabe », que nous entrons dans le vif du sujet. Quel plaisir de lire les pages qui relatent l’établissement de notre État dans la paix comme dans la tourmente ! Si seulement elles pouvaient être traduites en arabe pour servir à la rédaction d’un manuel scolaire, tant elles sont limpides, instructives et nettes de ressentiment.

Mais au fait, M. Baron, qui est-ce qui exerce la réalité du pouvoir au Liban ? Vous nous rapportez les doléances de Béchara el-Khoury visant l’accaparement du pouvoir par les autorités mandataires ; pour lui : « La souveraineté de l’État mandataire s’est incarnée en un homme, un seul, le Haut-Commissaire tout-puissant. Il décidait de tout, avait la haute main sur le sort des gens (…). » Mais une fois président de la République, cheikh Béchara prit exemple, comme vous le dites, sur ceux qui l’avaient précédé et qu’il n’avait cessé de critiquer. Mais pouvait-il procéder autrement ?

C’est qu’il faut une autorité souveraine à la tête de l’État. La pyramide tronquée qu’a établie l’Accord de Taëf ne peut valablement fonctionner, sans tutelle extérieure ou satrape omnipotent à Anjar. Pour assurer la paix civile, il nous faut, au bas mot, une démocratie musclée comme à l’époque de Fouad Chéhab. Avec une échappatoire ou une voie de secours cependant, qui serait l’alternance à la tête du pays, notre Liban ne pouvant se permettre des dynasties républicaines comme en Syrie. Démocratie musclée, sinon c’est l’émiettement qu’on vit aujourd’hui, nos communautés ayant le génie de la division. Et pour compliquer encore plus les choses, avouons qu’il y aura toujours, sur notre scène politique, un « parti de l’étranger » comme ce fut le cas sous la monarchie française. Autrefois certaines politiques faisaient le jeu de la France ou de la Grande-Bretagne, plus tard celui de l’Égypte nassérienne ou de l’OLP, aujourd’hui ces politiques font le grand jeu de l’Iran des ayatollahs.

Mais revenons à votre ouvrage au bout duquel, et fort de votre analyse, vous posez la question de savoir comment faire du Liban un pays viable ou du moins acceptable, en l’absence d’une mémoire collective et d’un récit national pour servir de dénominateur commun à tous les citoyens. Or cette problématique vaut pour la France, pays centralisé, où l’instruction publique républicaine et les deux guerres avec l’Allemagne ont façonné les esprits pour donner corps à un sentiment national indéniable. Au Liban, qui reste en dépit de tout, une expérience à poursuivre, on ne peut avoir de telles prétentions. L’essentiel est de parer au plus pressé et de procrastiner, c’est-à-dire de remettre à plus tard les décisions à prendre sur l’heure. 

Notre Liban ne peut être conjugué qu’à l’imparfait : c’est là le secret de sa survie.




*L’auteur semble croire (p. 543) que le sultan Sélim  I a reçu Fakhreddine I à Damas et lui a accordé la prééminence sur la Montagne. Or ce récit relève d’une mythologie de création tardive.

**Même si crypto-maronites dès la fin du XVIIIe siècle, d’après l’expression pertinente de Kamal Salibi.
 
 
© Fonds J. Delore, Bibliothèque Orientale, USJ,
 
BIBLIOGRAPHIE
Histoire du Liban, des origines à nos jours de Xavier Baron, Tallandier, 2017, 592 p.
 
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