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2017-11 / NUMÉRO 137   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Edward Saïd vu par Dominique Eddé


Par Karim Émile Bitar
2017 - 11
Figure majeure de la République mondiale des lettres, critique littéraire et musical, porte-voix passionné et éloquent de la question palestinienne, auteur d’une œuvre traduite en une quarantaine de langues et ayant révolutionné plusieurs disciplines académiques, Edward Saïd était, selon le Washington Post Book World, « un unique et brillant mélange de l’esthète, de l’universitaire et de l’activiste politique. Il a questionné et stimulé notre pensée dans tous les domaines ». Mais l’un des nombreux paradoxes d’Edward Saïd était que sa renommée reposait sur une série de malentendus, qu’il était célèbre et célébré sans avoir véritablement été lu et compris, même par ceux qui se revendiquent de lui. Ses adversaires aussi bien que ses partisans ont bien trop souvent caricaturé sa pensée, ne voulant en retenir que ce qui convenait à leurs combats politiques du moment, quitte à occulter l’essentiel, cet art du contrepoint et cet universalisme humaniste qui le conduisaient à mener des combats simultanément sur plusieurs fronts, et à toujours s’efforcer de suivre l’injonction de « penser contre soi-même ». L’iconoclaste a été transformé en icône, et le pourfendeur de toutes les réifications et de tous les essentialismes a été lui-même réifié et essentialisé…

Il y a donc bel et bien une énigme Edward Saïd, et pour percer cette énigme que représentent la vie et l’œuvre, romanesques à souhait, de l’intellectuel américano-palestinien, nul n’était mieux placé que Dominique Eddé, la romancière et essayiste franco-libanaise la plus douée de sa génération, qui outre sa proximité avec Saïd, partageait avec lui un refus viscéral de tous les dogmes et de toutes les orthodoxies, une « approche mélomane de la phrase », une fidélité en amitié et une scrupulueuse intégrité intellectuelle, qui la conduisent à publier ce livre aux éditions La Fabrique de son ami Éric Hazan, dont elle salue les combats, tout en annonçant, dès les premières lignes, un « sérieux désaccord politique » qu’elle ne se prive pas de formuler au sein même de sa maison d’édition ; notamment en critiquant certains courants indigénistes qui ont actuellement le vent en poupe et dont le style et la pensée sont à bien des égards aux antipodes des positions de Saïd, lequel était résolument hostile à tous les identitarismes. 

Ce livre est à bien des égards un objet littéraire non identifié, inclassable et potentiellement désarçonnant. C’est à la fois un essai, un roman, une analyse psychologique, une mélodie. Plusieurs niveaux de lectures s’entremêlent, les parallèles et les paradoxes se bousculent, l’approche contrapuntique y est omniprésente. C’est donc un livre éminemment « saïdien », et s’il était encore en vie, Saïd aurait apprécié le talent de critique littéraire de Dominique Eddé, qui a compris qu’on ne pouvait appréhender son œuvre qu’en s’appuyant sur sa généalogie intellectuelle. En disséquant les œuvres de Conrad, de Vico, de Foucault, d’Orwell ou de Camus, en faisant ressortir les « signaux de reconnaissance » aussi bien que les contradictions, en revenant sur certaines de leurs conversations avec Daniel Barenboïm, elle fournit les pièces manquantes d’un puzzle étonnamment complexe. Plusieurs dizaines d’ouvrages ont été consacrés à Saïd depuis sa mort le 25 septembre 2003. De New York à Bombay en passant par Paris et Le Caire, de nombreux universitaires ont tenté de percer l’énigme. Mais il y a fort à parier que les touches impressionnistes de Dominique Eddé, sa perspicacité et sa connaissance des tréfonds de l’âme humaine seront bien plus utiles aux futurs biographes de Saïd que toute une littérature académique « postcoloniale » qui échappe rarement au jargon et à l’ésotérisme que lui-même rejetait. 

Le livre peut également dérouter par la multiplicité des styles et des approches. On y retrouve par moments le style sobre, incisif et percutant de Kamal Jann, le roman quasiment prophétique de Dominique Eddé, qui préfigurait la tragédie syrienne un peu comme le film de Jean Renoir, La Règle du jeu, dépeignant un monde dansant sur un volcan, annonçait la Seconde Guerre mondiale. On retrouve aussi, plus fréquemment, la Dominique Eddé du Crime de Jean Genet, avec sa boîte à outils mêlant approche psychanalytique, intuitions judicieuses et critique littéraire. Les passages les plus émouvants sont ceux où la romancière évoque, avec une remarquable pudeur, l’histoire de cet amour passion entre Edward et Dominique, avec ses joies et ses indicibles souffrances. En musique comme dans la vie intime, les plus belles symphonies sont souvent les symphonies inachevées. 


BIBLIOGRAPHIE
Edward Saïd. Le Roman de sa pensée de Dominique Eddé, La Fabrique, 2017.

Dominique Eddé au Salon : 
Table ronde autour de Edward Saïd. Le Roman de sa pensée le 5 novembre à 16h30 (salle Montaigne)/ Signature à 17h30 (L’Orient-Le Jour).
 
 
D.R.
 
2017-11 / NUMÉRO 137