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2018-04 / NUMÉRO 142   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
À travers le prisme de l’Évangile


Par Lamia el-Saad
2018 - 01


Non, ce n’est pas une biographie de plus. C’est un dialogue inédit entre le Pape et un directeur de recherche au CNRS, entre le très catholique François et l’athée Dominique Wolton. Un dialogue né de douze entretiens échelonnés de février 2016 à février 2017 et qui aborde les grands sujets de notre temps : la paix et la guerre, la politique et les religions, la mondialisation et la diversité culturelle, les fondamentalismes et la laïcité, l’Europe et les migrants, l’écologie, les inégalités dans le monde, l’œcuménisme et le dialogue interreligieux, l’individu, la famille, l’altérité, le temps, la confiance et la joie. 

Il s’agit donc beaucoup moins de religion et de théologie que de l’engagement social et politique de l’Église. De fait, lorsqu’elle n’est pas partisane, la politique est « une des formes de charité les plus élevées (…) parce qu’elle est orientée vers le bien commun de tous ». C’est donc en demeurant « au plus près de l’Évangile » que le Saint-Père aborde les questions politiques et sociales pour les éclairer d’une lumière nouvelle. À titre d’exemple, autant il accepte les termes « guerre de défense », autant il rejette ceux de « guerre juste » ; selon lui, « seule la paix est juste ».

Bien qu’il se soit si souvent exprimé en faveur des migrants, l’Europe demeure soucieuse de se préserver et de fermer ses frontières ; les réalités économiques sont, à l’évidence, incompatibles avec la miséricorde que François définit comme un « voyage qui va du cœur à la main ». Est-ce pour cette raison qu’il combat les forces de l’argent ? Est-ce parce qu’il a subi l’impérialisme américain en Argentine ? La politique d’un pape dépend-elle autant de son contexte d’origine que des combats à mener ? Observons que le pape Saint Jean-Paul II qui a combattu le communisme était polonais…

Bien plus qu’une « encyclique verte », Laudato si est une « encyclique sociale » centrée sur les problèmes sociaux ; l’homme est au cœur des préoccupations du Pape. L’homme et son bonheur. Il affirme que « la joie est au cœur de l’Évangile » et cite Sainte Thérèse d’Avila : « Un saint triste est un triste saint. »

Contre toute attente, il s’avère que le dialogue interreligieux soit « plus facile » que le dialogue œcuménique. François insiste sur la nécessité d’« abattre les murs et de construire des ponts » ; sur la nécessité d’un dialogue où l’on s’écoute et se comprend. La différence entre prosélytisme et évangélisation se situerait au niveau des actes. « L’Église prêche davantage avec les mains qu’avec les mots. » Aller vers l’autre, c’est faire preuve d’humilité : s’abaisser de la même manière que Dieu s’abaisse pour nous.

Il est certain que l’on ne dialogue pas avec un pape comme on discute avec un copain à la terrasse d’un café. Toutefois, le Saint-Père s’avère accessible et chaleureux, d’où un dialogue « naturel et humoristique ». Il y dévoile plusieurs aspects de sa personnalité et de sa vie privée : l’importance qu’il accorde à Saint Matthieu, ses mots préférés, son rapport à l’Argentine, la paix qui est la sienne depuis qu’il a été élu, les femmes de sa vie… Farouchement opposé au « cléricalisme rigide », il dresse l’inventaire des « quinze maladies curiales » et de ses recommandations à la Curie.

Certaines de ses paroles peuvent surprendre dans la bouche d’un homme d’Église. Au sujet des athées, il assure que Dieu les « sauvera d’une autre manière » et renvoie chacun à sa conscience, à la « boussole de la morale (…) nous sentons tous si une chose est bonne ou mauvaise ». Il nous révèle, de manière assez inespérée, que « les péchés les plus légers sont les péchés de la chair (…) les péchés les plus graves sont ailleurs ». À ses yeux (des yeux qui regardent le monde à travers la lumière de l’Évangile), rien n’est pire que l’hypocrisie et la rigidité d’esprit. Il souhaite, par ailleurs, accorder aux femmes une place plus importante au sein de l’Église. 

Résolument tourné vers l’avenir, il estime que des changements doivent être faits avec « l’herméneutique de la continuité et que la tradition, c’est la doctrine en marche. C’est un mouvement ». L’Église « ne trahit pas ses racines, elle les explicite ».

Wolton observe : « Socialement, il est un peu franciscain ; intellectuellement, un peu dominicain ; politiquement, un peu jésuite. » François avoue avoir hésité entre les dominicains et les jésuites. Les entretiens furent libres de toute contrainte et sans censure. Tout en étant très politique, le pape est « très très peu langue de bois ».


BIBLIOGRAPHIE
Politique et société du Pape François et de Dominique Wolton, les éditions de l’Observatoire, 2017, 432 p.
 
 
 
D.R.
 
2018-04 / NUMÉRO 142