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Essai
La drogue et le pouvoir


Par Lamia el-Saad
2018 - 03

Hitler, Churchill, Pétain, Franco, Mussolini, Kennedy, Staline et Mao ont eu, chacun, un médecin personnel qui s’est consacré entièrement et exclusivement à son patient. Dans son dernier ouvrage, Tania Crasnianski passe au crible la relation entre un patient si privilégié et son médecin. Une relation faite d’un « rapport d’interdépendance unique », de confiance, de fascination et d’admiration… De peur et de méfiance aussi parfois.

 

À une époque où la médecine n’était pas aussi avancée qu’aujourd’hui, ces chefs d’État, bien que souffrant de pathologies très différentes, ont tous reçu un traitement similaire largement basé sur la drogue et ses dérivés (amphétamines, morphine, opioïdes…). Trois d’entre eux (Hitler, Mussolini et Kennedy) étaient également soignés par des injections de testostérone.

 

Mais « nul n’incarne mieux, politiquement et en matière de psychotropes, les années 1960 que le président des États-Unis John F. Kennedy et son médecin, Max Jacobson, surnommé Dr. Feelgood ». De fait, Kennedy était « accro aux analgésiques et aux drogues en tout genre ». Hitler l’était également, au point qu’en 1944, « l’homme est définitivement usé ».

 

Au fil des pages, la révélation du dossier médical de ces patients éclaire l’Histoire du XXe siècle. À travers celui de Churchill, l’on revit les grands moments de la Seconde Guerre mondiale. À travers celui de Franco, l’on découvre les raisons qui ont empêché cet homme qui devait « en grande partie son pouvoir à Hitler et Mussolini » de s’engager dans ce conflit.

 

La sénescence de Pétain pousse certains « à le considérer comme sénile lors de l’armistice ». La vérité est plus nuancée : « Il y a des moments où Pétain joue de son âge et des moments où son âge se joue de lui. » Qualifié de « collaborateur immédiat » ou encore d’« éminence grise », son médecin Bernard Ménétrel put ainsi jouer un rôle politique de premier plan. Véritable « filtre du Maréchal », il ouvrait et triait son courrier. Et nul ne pouvait rencontrer Pétain sans passer par son intermédiaire.

 

Certaines informations sont pour le moins inattendues. Les troubles de Mussolini seraient d’origine somatique. « Ses douleurs ne se révèlent-elles pas dans ses moments de stress intense ? Notamment lorsqu’il subit les humiliations du Führer. » Suite à la tentative d’assassinat de Claus Von Stauffenberg dite opération Walkyrie, Hitler eut, outre des blessures et des brûlures, « un tympan déchiré ».

Toutefois, le récit le plus surprenant demeure celui de l’agonie de Staline. Paranoïaque et obsédé par ce qu’il appelait le « complot des blouses blanches », il fit jeter son médecin Vladimir Vinogradov en prison. Quatre mois plus tard, le 1er mars 1953, il fut retrouvé inconscient dans son bureau. En raison de son opinion sur les médecins, la crainte d’en faire venir un fut telle qu’il se déroula environ douze heures entre la découverte de son corps inerte et les premiers soins ! L’autopsie révéla qu’une « importante arthosclérose au niveau du cerveau aurait altéré son jugement et augmenté son délire de persécution, influençant ses prises de décisions… Staline aurait perdu la notion du bien et du mal ». Atteint de la maladie de Charcot, Mao était également paranoïaque. D’une manière générale, « les risques des médecins personnels des tyrans sont considérables ».

 

Et même lorsqu’ils ne sont pas au service de tyrans, ils sont souvent impopulaires. Jacobson a fait l’objet de rapports du FBI ainsi que de nombreuses critiques.

 

Après l’assassinat de JFK, sa secrétaire et son frère Bobby s’empressèrent de détruire ses dossiers médicaux. « Chez les Kennedy, tout est une question d’image » et celle du président est trompeuse… La photo du sportif au teint hâlé cache, en effet, une déficience du système immunitaire, une leucémie surmontée à l’âge de 13 ans, un enfant qui a reçu quatre fois l’extrême-onction, une « colonne vertébrale instable », quatre opérations du dos et surtout la maladie d’Addison : une destruction progressive des glandes surrénales qui entraîne, entre autres complications, une hyperpigmentation lui valant le nom de « maladie du bronzé ». Interrogé à ce sujet, il a délibérément menti : « Une personne atteinte de la maladie d’Addison ne devrait pas se présenter à la présidence, mais je n’en suis pas atteint. »

 

Une étude publiée en 2006 établit que l’on peut diriger les États-Unis avec une « santé mentale vacillante ». Sur 37 présidents de 1776 à 1974, 18 (49%) présentaient un trouble psychiatrique.

 

Quel est l’impact de la maladie sur le pouvoir et doit-elle en empêcher l’exercice ? Cet ouvrage pose, d’un bout à l’autre, la question du respect du secret médical. Faut-il informer les citoyens de la santé du chef de l’État ? Faut-il considérer qu’ils ont le droit de savoir ? De nos jours, l’exigence de transparence est telle que « le secret médical risque d’être de plus en plus mis à mal ».

 
 
 
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