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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Chanter Le Voyage d’hiver de Schubert


Par Farès Sassine
2018 - 04

C’est à un ensemble de promenades dans et autour du Voyage d’hiver de Schubert que nous convie l’ouvrage de Ian Bostridge. Il le fait non seulement par le commentaire attrayant, bien compartimenté et toujours renouvelé, mais aussi par une illustration de qualité déployant une riche iconographie en amont, en aval et contemporaine de l’œuvre. Outre les textes cités abondamment, nous nous trouvons devant un ensemble de toiles, de gravures, de reproductions scientifiques dont la pertinence est toujours prouvée. Si l’on ajoute à ce qui précède la possibilité de consulter en permanence YouTube où l’on peut trouver de nombreuses versions du cycle ou des lieder de l’opus 89 (y compris celles de Bostridge), on se convainc des bénéfices de la modernité.

Winterreise (Voyage d’hiver) est « une des grandes fêtes du calendrier musical (…) austère (…) mais qui garantit de toucher à l’ineffable aussi bien que de remuer le cœur. » C’est un cycle de 24 lieder (près de 70 minutes) pour voix et piano composé par Schubert dans les dernières années de sa courte vie (1797-1828), alors qu’il était miné par la maladie, la syphilis contractée en novembre 1822. L’auteur des textes est le poète Wilhelm Müller (1794-1827), passionné par Lord Byron, créant comme lui un personnage auréolé de mystère : « Étranger je suis arrivé/Étranger je repars ».

Nous n’avons presque pas d’informations sur l’origine de sa frustration amoureuse, mais son voyage sonne comme « l’hystérie romantique » tant redoutée par Goethe, une progression vers l’agonie, un désir d’être sur les chemins… Toutefois l’absence de traits particuliers au voyageur et d’une intrigue narrative claire nous rapprochent de Tchekhov, Pinter et Beckett… et donnent au cycle son originalité et sa force. La question qui demeure posée : s’agit-il du chant d’un héros banal qui reflète n’importe qui d’entre nous, ou d’un marginal maudit et fou ? Mais ce que nous percevons magnifiquement dans ces lieder, dans cette rencontre des accords du piano et du grain de la voix, c’est l’amour, la perte, la souffrance, la solitude, la quête de l’identité, le sens de la vie et de la mort…

La première exécution publique par Ian Bostridge du Voyage d’hiver date de janvier 1985. Le ténor anglais chante donc le cycle depuis plus de 30 ans. L’interprétant en récital, il affirme chercher continuellement à trouver « de nouvelles façons de le chanter, de le présenter, de le comprendre ». Le présent ouvrage est le fruit de « trois décennies d’obsession » ; il vise à expliquer, contextualiser, rêver. Il rapporte maint souvenir du cheminement, ce qui rend la lecture fluide. Il ne fait pas une analyse systématique de chaque morceau et essaie de contenir les termes spécialisés, en les définissant et sans en abuser : « Je voudrais achever cet excursus plutôt technique (…) » Il cherche surtout à trouver des « connexions nouvelles et inattendues ». D’où ces renvois à La Nouvelle Héloïse, aux œuvres de Goethe de Hölderlin et de Heine, aux références appuyées des contemporains aux anciens Grecs, à la perception des rigueurs hivernales et au concept de période glaciaire initiale apparu au début du XIXe siècle, aux idées d’alors sur les feux follets et les fleurs de givre…

Schubert et Müller ont vécu principalement à une période réactionnaire connue, en Allemagne comme en Autriche, sous le nom de « Biedermeier » et allant du soulèvement patriotique de 1814-1815 contre Napoléon aux révolutions nationalistes bourgeoises (ratées) de 1848. Le système Metternich y prévalut surtout à partir des « décrets de Karlsbad » (1819) qui restreignirent fortement les activités politiques. Une stricte censure fut introduite sur toutes les publications, y compris pour les œuvres musicales. Sans être des agitateurs politiques, tous les deux étaient des libéraux, après avoir appuyé la cause nationale, et souffrirent de l’autoritarisme régnant. Le Voyage d’hiver est la métaphore d’une époque où la condition de l’homme est solitaire et aliénée dans un univers vide et dépourvu de sens. Des lieder comme Rast (Repos) et Im Dorfe (Au village) témoignent rageusement de l’énergie réprimée et de la souffrance de ceux qui n’ont pas osé agir et dénoncent l’égoïsme fondamental du monde bourgeois satisfait de lui-même. « L’un des attraits durables de Winterreise ‒ qui est aussi l’une des clefs de sa profondeur ‒ est sa capacité à quitter l’anxiété existentielle (l’absurdité de l’existence, ce riff beckettien) pour l’engagement politique ou social. »

La mélancolie et le désespoir ne sont pas les seuls ressorts de l’œuvre comme l’autoriserait une écoute hâtive. On y trouve du comique, de l’ironie, de l’humour à coté de l’indéniable sensualité et de la passion vivace. « Tout est un peu matière à plaisanterie – fût-elle dans le même temps tragique. » C’est ce qui fait « l’étrangeté » des lieder, c’est ce qui les rendit bizarres aux contemporains : les accents à contretemps, l’imprévisibilité rythmique… 
 
Schubert ne mena pas, comme on le pense souvent, une vie misérable. Il ne bénéficia, il est vrai, ni d’un mécénat aristocratique ni d’une protection religieuse. Sa situation était nouvelle, « moitié génie, moitié mercenaire », « un produit du marché ». Il appartenait comme son contemporain Müller à une génération pour qui la communauté humaine a perdu son soutien spirituel et divin. Une dimension de son génie est dans cette assertion : « Chaque fois que j’essayais de chanter l’amour, cela se transformait en souffrance. Et inversement, lorsque j’essayais de chanter la souffrance, cela devenait de l’amour » ; et sans doute quelques attraits du Voyage d’hiver.

 
BIBLIOGRAPHIE 
 
Le Voyage d’hiver de Schubert, Anatomie d’une obsession d’Ian Bostridge, traduit de l’anglais et de l’allemand par Denis-Armand Canal, Actes Sud, 2017, 444 p. 
 
 
 
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