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Essai
Les défis du monde contemporain
Invité d’honneur à la remise de diplômes aux étudiants du Campus des sciences sociales de l’Université Saint-Joseph, M. Nawaf Salam, ancien ambassadeur plénipotentiaire du Liban à l’ONU et juge élu auprès de la Cour internationale de justice, a prononcé un discours à l’attention des jeunes diplômés. L’Orient littéraire en publie des extraits.

Par Nawaf Salam
2018 - 08
De graves dangers planent sur notre monde telles les menaces de guerre commerciale qui mettent en péril l’économie mondiale, ou la montée des courants et forces ultranationalistes, populistes et xénophobes qui agitent la peur de l’étranger, et ne manquent pas de transformer les réfugiés et migrants en boucs émissaires.

Évidemment, la puissante montée de ces partis s’alimente, entre autres, de l’infâme intolérance prêchée par les extrémistes religieux style Daech ou al-Qaïda et de la violence aveugle qu’ils pratiquent.

De Myanmar à Gaza, de la République Centre africaine à la Syrie, et de l’Afghanistan au Sud Soudan, les principales victimes des conflits armés dans le monde sont devenues les populations civiles. En effet, les victimes civiles en temps de conflits armés sont passées de 5 % au début du XXe siècle à 65 % à la fin de la deuxième guerre mondiale. Elles atteignent aujourd’hui 90 %. 

Comment passer sous silence les ignobles crimes de guerre et crimes contre l’humanité qui accompagnent et nourrissent ces conflits ?

Au niveau international, il est clair que beaucoup reste à faire pour garantir le respect des règles les plus élémentaires du droit international humanitaire afin d’assurer la protection des civils et la possibilité pour les victimes d’obtenir réparation. Le Liban ne devrait pas être en dehors de ces efforts. Pour rester fidèle à son rôle, sinon à l’image qu’il cherche à garder de soi, depuis sa participation à l’élaboration de la Déclaration universelle des Droits de l’homme, il ne devrait plus tarder à rejoindre les rangs des 123 États membres de la Cour pénale internationale qui l’ont précédé dans la noble entreprise visant à mettre fin à l’impunité.

Dans notre monde arabe, nous nous retrouvons en face d’une crise de gouvernance presque généralisée et d’un nombre d’États affaiblis dont l’unité de certains relève plus aujourd’hui de la fiction juridico-diplomatique que de la réalité politique. Nous retrouvons aussi des sociétés déchirées, des communautés traumatisées, ainsi qu’une alarmante radicalisation des esprits.

Mais la question la plus urgente qui se pose à nous maintenant est celle de comment arrêter cette vague d’obscurantisme et de fanatisme qui traverse le monde arabe, et surtout la violence terroriste qui l’accompagne. On a souvent souligné, à juste titre, l’intérêt de s’attaquer aux causes profondes des frustrations qui seraient à l’origine de ces phénomènes, telles la non-résolution du conflit israélo-arabe, la pauvreté, ainsi que l’oppression et l’exclusion sociale et politique. J’insisterai pour ma part sur la nécessité tout aussi importante du travail qui reste à faire au niveau des structures de la pensée. Il s’agit avant tout ici de renouer avec le projet de la Nahda, ce grand mouvement de Renaissance qui chercha au XIXe siècle à introduire, dans notre monde arabe, l’esprit des Lumières et les préceptes de la modernité caractérisés par la rationalité scientifique, la liberté individuelle, l’idée de progrès, et la tolérance religieuse.

Dans ce processus, de grandes réalisations ont été accomplies, dont la colossale entreprise de modernisation du Droit qui doit beaucoup à de grands noms qui ont marqué cette université. Mais la Nahda comme projet global est restée inachevée. Il faut reprendre ce projet aujourd’hui pour le compléter et aussi pour le renforcer par la diffusion et l’approfondissement de la culture de l’État de droit, de la bonne gouvernance, de la citoyenneté, et surtout du respect des droits de l’homme.

Par l’esprit d’ouverture et d’échange qui l’ont animée, par la vitalité de sa vie universitaire et culturelle, Beyrouth a joué naguère un rôle pionnier dans cette renaissance. 

Il est grand temps de pouvoir construire dans notre pays un État qui, tout en sauvegardant la diversité de notre société, reconnaisse ses membres comme individus réellement libres et égaux en droits politiques, civils et sociaux.

Avec un grand nombre de jeunes de ma génération, nous avions eu tendance à privilégier – fut-ce pour un moment – l’idéal d’égalité par rapport à l’exigence de liberté. C’était l’air du temps, mais nous avions tort. Ceux qui, à la même époque, ont cru pouvoir sacrifier l’aspiration à l’égalité au nom de la soif de liberté n’avaient pas moins tort. En fait, entre liberté et égalité il ne devrait pas y avoir de choix à faire, mais une harmonie à trouver dans nos sociétés. Plus récemment, un autre faux dilemme allait nous être présenté sous la forme d’un choix entre stabilité et justice. Or, ces deux objectifs ne s’excluent pas, mais forment deux impératifs qui se renforcent l’un par l’autre.

Et quand les deux termes d’une alternative dépeints comme incontournables s’avèrent inconciliables, ou indésirables, nous devons rejeter ce faux dilemme et dire « Non » à ce genre de chantage. Il nous incombera alors d’innover, de cultiver notre imagination, de créer des alternatives (…) dans le respect des valeurs qui doivent demeurer notre boussole !

Je conclus avec ces mots de Martin Luther King, qui a toujours été une grande source d’inspiration pour moi et dont j’aimerais saluer la mémoire à l’occasion du cinquantième anniversaire de son assassinat : « Injustice anywhere is a threat to justice everywhere » (« Une injustice en quelque lieu menace la justice en tout lieu »).
 
 
D.R.
 
2018-12 / NUMÉRO 150