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2018-08 / NUMÉRO 146   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Les racines de l'islamisme occidental


Par Henry Laurens
2018 - 08


Cela fait déjà depuis de nombreuses années que l’auteur, spécialiste en sociologie des religions, interroge l’islamisme, la radicalisation et le jihadisme. Avec un grand courage, il a ainsi fait la sociologie des prisons françaises prises dans leur globalité aussi bien que dans la situation des détenus radicalisés. Cette fois, il nous présente une synthèse du phénomène jihadiste à partir des dossiers constitués par les différentes affaires recensés. C’est un travail innovant qui permet de se donner une vision globale du jihad en Occident. 

Pour lui, le jihadisme est un phénomène politico-religieux où des acteurs combinent une vision extrémiste de l’islam qui met le jihad (la guerre sainte) au centre de leurs préoccupations, avec une action violente qui se veut l’expression de ce jihad. Il s’agit ici des « combattants étrangers », c’est-à-dire ceux qui se battent à l’extérieur du monde musulman. De 2001 à 2015, ce jihad a causé 3689 morts en Europe et Amérique du Nord soit 2,2 % des victimes dans le monde. Si ce nombre est relativement faible, il est suffisant pour remettre en cause le vivre-ensemble des sociétés occidentales.
Ce jihadisme doit être pris comme un fait social total puisqu’il affecte l’ensemble des sociétés concernées. La diversité des situations ne permet pas de faire émerger un profil commun, mais il est possible de dresser une typologie qui permet d’intégrer des éléments contradictoires.

Il n’est possible ici de résumer ce gros ouvrage touffu, mais seulement d’en indiquer quelques-unes des conclusions. Ainsi la relation avec la criminalité : le jihadisme en Europe est beaucoup plus étroitement lié à la stigmatisation des fils et petits-fils des immigrés, à la marginalisation économique de la grande majorité d’entre eux et au sentiment d’être des citoyens de seconde zone. La criminalité est la conséquence de ces phénomènes et ne saurait être la variable explicative fondamentale. La constitution de l’État islamique a donné une dimension apocalyptique au phénomène, puisque ce mouvement se refuse par nature à tout compromis avec le monde extérieur. C’est une utopie, une contre-société, qui permet de se poser en héros et de vaincre la peur de la mort. Le recrutement se fait dans les milieux désaffiliés du point de vue social avec une forte victimisation fondée sur l’absolutisation du sentiment d’injustice sociale.

Chez les femmes, on ne cherche pas seulement à reproduire le patriarcat, on trouve aussi l’expression d’une individualité en désarroi dans une période où le féminisme comme utopie mobilisatrice est en crise et où les utopies sociales du progrès de l’humanité et de la justice sociale battent de l’aile. 

La pratique religieuse du milieu d’origine n’est pas une variable significative. En Allemagne et en Grande-Bretagne où l’islam est beaucoup plus pratiqué et où la tradition communautaire est forte, on assiste surtout à la radicalisation du religieux de la part de jeunes en quête d’affirmation de soi contre la société et la famille alors qu’en France, avec la laïcité, il s’agit souvent d’une islamisation de la révolte à la suite d’une désislamisation poussée et de la volonté d’user du registre religieux pour exprimer sa rupture avec la société. Le jihadisme apparaît ainsi comme une forme de protestation et d’affirmation de soi. Il est souvent le produit d’un échec à réussir un projet de vie.

La comparaison entre les pays permet d’établir des modèles : la société française est plus « intolérante » mais plus « intégratrice » que la société anglaise qui est plus « tolérante » et moins « intégratrice ». Le second schéma convient mieux aux jihadistes qui défendent la séparation.

En conclusion, le jihadisme n’est pas uniquement lié à la fascination d’une petite minorité de jeunes, éblouis par une idéologie répressive et régressive, il dénote aussi une crise des sociétés occidentales à la fois politique, culturelle et économique. C’est une théologie de la misère dans le sens mental et intellectuel.

Ce livre est absolument essentiel pour comprendre ce que nous vivons et on peut penser qu’il sera pendant longtemps une référence incontournable.
 
 
 BIBLIOGRAPHIE  
Le Nouveau Jihad en Occident de Farhad Khosrokhavar, Robert Laffont, 2018, 592 p.
 

 
 
D.R.
 
2018-08 / NUMÉRO 146