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Essai
Quand l’islam s’éveillera
Intellectuel engagé, Mohammed Arkoun (1928-2010) s’inspire du titre d’Alain Peyrefitte Quand la Chine s’éveillera.

Par Lamia el-Saad
2018 - 10


Tout au long de sa vie, il aura milité, de conférence en conférence, pour une réforme des sociétés islamiques contemporaines. Prononcées devant deux à trois cents personnes, ses interventions ne devaient pas tomber dans l’oubli. C’est donc grâce à son éditeur et à son épouse que furent publiés trois ouvrages posthumes : La Construction humaine de l’islam (2012), Lectures du Coran (2016) et Quand l’islam s’éveillera (2018).

Arkoun avoue avoir été « profondément déçu de la pauvreté intellectuelle des cours sur l’islam à l’université d’Alger entre 1950 et 1954 ». Bien décidé à comprendre ce qu’était « la personnalité arabo-musulmane que proclamait le mouvement nationaliste » mais aussi à déterminer dans quelle mesure « la civilisation moderne représentée par la puissance coloniale devait être considérée comme une civilisation universelle », il a fait de ces deux questions le pivot de son ijtihâd (interprétation islamique).

Selon lui, « penser l’islam » implique « le libre usage de la raison » dans le but d’élaborer une « vision nouvelle et cohérente qui intègre les situations nouvelles » auxquelles sont confrontées les sociétés musulmanes. Elles ont, en effet, besoin de penser, pour la première fois, leurs propres problèmes qui ont été rendus « impensables par le triomphe de la pensée orthodoxe scolastique » (enseignement philosophique propre au Moyen-Âge). Il s’agit de dépasser le domaine des sciences islamiques traditionnelles (exégèse coranique, Hadîth, etc.) pour « convoquer toutes les sciences de l’homme et de la société. » Si l’auteur insiste, entre autres, sur les approches épistémologique, linguistique, historique, psychologique, sociologique et anthropologique, ce n’est pas pour nier l’importance des approches théologiques mais bien pour les enrichir « en y faisant pénétrer les conditions historiques et sociales concrètes dans lesquelles l’islam a toujours été pratiqué. »

Parmi les nombreux thèmes abordés, l’un des plus anciens, en l’occurrence la controverse chiite-sunnite, mais aussi l’un des plus actuels : la condition féminine. À ce sujet, il écrit que les femmes forment « un corps social d’exception qui justifie un combat spécifique pour une sortie irréversible hors (…) des clôtures religieuses traditionnelles ». Arkoun affirme que « la religiosité est instrumentalisée pour renforcer des systèmes de domination à tous les niveaux de l’existence sociale. C’est pourquoi ce thème est prioritaire dans tout projet de libération afin d’arracher la religion au monopole des militants et des clercs opportunistes. »
L’auteur identifie les obstacles : « les Partis-États faussent ipso facto la question de “l’islâh” notamment en maintenant la fiction d’une Loi divine dont la suprématie sur toute loi humaine est explicitement ou implicitement affirmée ». Il en est venu à mesurer à quel point « les forces de régression intellectuelle en contextes islamiques sont politiquement bien plus efficaces que tous les essais d’élucidation et de dépassement de (…) l’ignorance institutionnalisée. »

Lucide jusqu’au bout des cils, Arkoun nous livre un constat sans concession : « Quand l’islam s’éveillera, il mesurera (…) l’étendue et l’importance des moments historiques de la pensée qu’il a fait avorter dans son histoire interne et ceux, encore plus essentiels, qu’il a dédaignés en s’enfermant dans une souveraineté dogmatique obscurantiste et perverse ». Son optimisme fut proportionnel à son courage. Conscient de la difficulté de modifier des croyances profondément enracinées, il demeura persuadé que « les pensées ont leur force et leur vie propres. Certaines peuvent (…) enfoncer le mur des croyances incontrôlées et des idéologies dominantes. »

En vérité, le seul bémol est le style pompeux et pontifiant d’Arkoun. Truffées de néologismes, certaines phrases en deviennent hermétiques ; la forme étouffe le fond ! Ceci est d’autant plus regrettable que ce visionnaire fut un « pionnier relativement isolé ». Il formula le vœu « que tous les chercheurs musulmans et non musulmans conjuguent leurs efforts pour imposer les droits d’une pensée libérée et libératrice. »

L’aspect ardu de certains passages n’altère cependant en rien l’émotion que l’on ressent à lire un ouvrage posthume et à être, en quelque sorte, dépositaire des dernières volontés d’un mort, de son ultime testament.

BIBLIOGRAPHIE
Quand l'islam s'éveillera de Mohammed Arkoun, Albin Michel, 2018, 228 p.
 

 
 
D.R.
 
2018-12 / NUMÉRO 150