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Essai
François, Dominique, Ignace
Rédacteur en chef au Point, Jérôme Cordelier retrace le parcours de trois hommes d’exception et de leurs ordres religieux.

Par Lamia el-Saad
2018 - 12
Ils agissent « en réaction » : François contre l’argent et la corruption, Dominique contre les hérésies – cathares en particulier, Ignace contre l’expansion du protestantisme. 

Les dominicains et les franciscains furent « les premiers missionnaires à s’éparpiller sur le globe ». Sortir du cloître et immerger le spirituel au cœur du monde profane « est une révolution à l’époque, tant les deux mondes sont séparés ».

Ce sont toutefois les jésuites qui iront le plus loin. Ignace qui a fondé son ordre trois siècles plus tard avait même envisagé de le nommer « la Compagnie dispersée ». Aujourd’hui les seuls à être présents en Chine « où les ordres religieux n’ont pas droit de cité », les jésuites pratiquent l’inculturation qui consiste à s’imprégner de la culture de l’autre. Quant aux franciscains, ils poussent « l’humilité jusqu’au paroxysme (…), s’en remettant à la charité de passage et s’efforçant de s’effacer, au point de se confondre avec leur environnement – d’où leur habit couleur terre ».

Si François d’Assise continue d’inspirer le XXIe siècle, il en va autrement pour Dominique de Guzman. Contrairement à François, « son charisme ne percute pas les esprits (…). Il donne peu de prise aux légendes romanesques, de celles qui contribueront à la postérité d’un François ou d’un Ignace (…). Le personnage s’est effacé derrière son œuvre ».

Dominique dote son ordre d’une loi et de la protection solennelle du pape, mais « l’homme qui fonda le plus profond mouvement de prêcheurs au monde ne laisse aucun écrit ». François, lui, est « l’un des saints à avoir laissé le plus d’écrits », notamment plusieurs règles pour codifier les relations entre les frères mineurs : un mélange de considérations spirituelles et de normes de comportement, enrichi par de nombreuses citations bibliques. Quant à Ignace, il a laissé sept mille lettres ! Un « record pour un homme du XVIe siècle ». Il s’agit de son autobiographie, des Exercices spirituels et des Constitutions. Ce dernier texte « scelle la mission de la Compagnie de Jésus, principalement fondée pour l’avancement des âmes dans la vie et la doctrine chrétienne, la propagation de la foi par la prédication, les exercices spirituels et les œuvres de charité, et tout particulièrement par l’enseignement de la religion chrétienne aux enfants et aux illettrés ». 

Ignace présente ainsi ses Exercices spirituels : ils sont « tout ce que je peux concevoir, connaître et comprendre de meilleur en cette vie, aussi bien pour l’avancement personnel d’un homme que pour les fruits, l’aide et le profit qu’il peut procurer à beaucoup d’autres ». Il y emploie les termes « sauver la proposition du prochain » qui signifient qu’il y a toujours quelque chose de bon en chacun ; c’est « l’a priori de la bienveillance ». Aujourd’hui encore, bien des « coach » s’inspirent des préceptes ignaciens.

Cordelier nous livre un ouvrage sans complaisance qui n’occulte rien, pas même l’Inquisition : cette tache noire sur l’habit blanc des dominicains. C’est parce qu’ils étaient les plus instruits qu’ils « vont être utilisés par le pape comme inquisiteurs ». Ce qui fait la particularité des frères prêcheurs est, en effet, leur goût pour l’étude. Ils dirigent actuellement les plus importantes bibliothèques dont la Vaticane. Les franciscains prirent une moindre part à l’Inquisition mais « les jésuites, Ignace le premier, refuseront tous ». 

L’auteur remonte aux origines de l’antijésuitisme, au siècle du Tartuffe de Molière durant lequel il fallait faire « feu sur les jésuites ! Les libertins, les philosophes et, bien sûr, les jansénistes fournissent la poudre. Dans le cas de ces derniers, il s’agit d’une riposte étant eux-mêmes regardés comme une secte par Louis XIV sous l’influence de son confesseur (…) jésuite ».

Cordelier décrit l’influence de François et de Dominique surnommés « les jumeaux du ciel » sur Ignace mais aussi celle des trois ordres sur le monde actuel et le pape François.

Les franciscains sont les plus nombreux mais les jésuites plus influents. Ceci est en grande partie dû au succès de leur système éducatif. Hommes de lettres ou de pouvoir tels Corneille, Diderot, Descartes, Saint-Exupéry, Condé, Colbert, Foch, Lyautey, de Gaulle… leurs élèves ont écrit l’Histoire. « Fleurons de l’enseignement », leurs écoles entreprennent d’élever les hommes spirituellement et intellectuellement ; c’est une approche globale « qui ne se fonde pas uniquement sur les matières scolaires mais aussi sur la culture générale et l’engagement dans la société ».

Au terme de cet ouvrage, un constat s’impose. Différents de par leur contexte, leur conversion, leur parcours, leur personnalité, leurs moyens et leur but, François, Dominique et Ignace se rejoignent au-delà de leurs différences.
 
 
BIBLIOGRAPHIE 
Au nom de Dieu et des hommes. La grande saga des franciscains, dominicains, jésuites (XIIIe- XXIe siècles) de Jérôme Cordelier, Fayard, 2017, 380 p. 

 
 
D.R.
 
2018-12 / NUMÉRO 150