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Essai
Qui veut de nos crises ?


Par Youssef Mouawad
2019 - 03


Avez-vous jamais entendu parler du « jihad made in Germany » ? Probablement que non ! Raison de plus pour vous reporter à la page 23 du deuxième volume des Crises d’Orient (1914-1949) d’Henry Laurens, le premier volume ayant couvert la période allant de 1768 à 1914.

Dès le premier chapitre, le professeur au Collège de France se pose la question de savoir s’il y eut un facteur oriental dans la crise de l’été 1914, crise qui a conduit au déclenchement des hostilités. Or pour l’historien émérite qu’il est, « la Grande Guerre pourrait (en un certain sens) être considérée comme une crise d’Orient ayant pris une dimension pluricontinentale, bien que le sort de l’Orient ottoman ou persan n’ait pas été la cause principale du conflit mondial. »

Et c’est le point de départ d’un film où nous voyons les décideurs aux prises avec les événements. De 1914 à la nakba palestinienne, on ne nous apprend rien si l’on nous dit que les Arabes n’étaient pas les maîtres de leur destin. Les ingérences étrangères attisent les dissensions et déstabilisent les nations et pays en cours de constitution. Or Henry Laurens se fait un malin plaisir de remettre en cause nos convictions. Ainsi, quand ce spécialiste de « la question de Palestine » nous livre sa pensée quant à la déclaration Balfour (décision prise le 2 novembre 1917, publiée le 10 novembre 1918), il dit qu’elle « faisait naître immédiatement, comme par défaut, une identité politique palestinienne » en opérant la distinction entre les Palestiniens et les autres Syriens.

De la Grande Guerre (Chapitre I) à la naissance du Moyen-Orient (Chapitre II), l’historien nous conduit à réfléchir sur le moment britannique en Orient (Chapitre III), moment qui s’achève par la montée des périls sur la scène européenne et par une veillée d’armes en 1939. Ce moment britannique couvre la grande révolte syrienne de 1925 comme l’insurrection palestinienne de 1937, et quelque part on croit retrouver le style épique de René Grousset dans sa saga des croisades. Car l’époque est dangereuse : assassinats et soulèvements se succèdent et les acteurs du drame qui se déroule devant nos yeux « vivent dangereusement ». Les coups de force, coups d’éclat et coups d’État ont pour protagonistes Sultan al-Atrache en Syrie, Bakr Sidqi en Irak et hajj Amine al-Husseini en Palestine.
Après un Chapitre IV consacré à la Deuxième Guerre mondiale et aux prodromes de la guerre froide, on débouche sur « l’affaiblissement du système britannique au Moyen-Orient » (Chapitre V). Et au bout de cette période, une nouvelle donne : les États-Unis entrent sur la scène et l’Union soviétique « reprend à son compte le Grand Jeu » de la politique tsariste. 

L’Empire de sa Majesté, ne pouvant plus maintenir son hégémonie, doit négocier avec les Égyptiens comme avec les Irakiens, quitte à essuyer des échecs dans les pourparlers, comme il doit se retirer de Palestine « initiant de nouveaux cycles de conflits ». Est-ce à dire que si les Anglais s’y étaient maintenus, l’État d’Israël n’aurait pas été proclamé et les Palestiniens n’auraient pas pris les routes de l’exil ? On sait désormais que dans le premier conflit israélo-arabe, le « rapport des forces était largement en faveur des sionistes » et cette guerre de 1948 révélera le haut niveau d’équipement et d’organisation des juifs face à l’incurie des armées arabes. 

Ce chapitre V est indispensable comme résumé des développements sur les terrains militaire et diplomatique. C’est la débâcle ! Le jeune État israélien signe l’armistice avec la Syrie en 1949 ; les hostilités cessent. Reste le problème des réfugiés… Le Liban n’a qu’à bien se tenir, il en paiera le prix, des années plus tard !

Addendum : en ce moment précis où l’État français compte intégrer l’antisionisme à sa définition juridique de l’antisémitisme, l’ouvrage d’Henry Laurens s’avère éclairant car il nous rappelle la teneur des entretiens entre Heinrich Himmler et hajj Amine al-Husseini. C’était au cours de l’été 1943, quand le chef de la Gestapo, qui se prévalait d’avoir liquidé trois millions de juifs, demanda à son interlocuteur comment il comptait régler la question juive en Palestine, et le mufti de Jérusalem de lui répondre : « Tout ce que nous voulons d’eux, c’est qu’ils rentrent dans leur pays d’origine. »
 
 
BIBLIOGRAPHIE  
Les Crises d’Orient, tome 2 : La Naissance du Moyen-Orient (1914-1949) d’Henry Laurens, Fayard, 2019, 544 p.
 

 
 
Cette guerre de 1948 révélera le haut niveau d’équipement et d’organisation des juifs face à l’incurie des armées arabes.
 
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