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2019-04 / NUMÉRO 154   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Martin Heidegger : des chemins pour la vérité de l’être


Par Farès Sassine
2019 - 04


Heidegger avait stipulé dans ses « dernières volontés » que ses Cahiers ne paraîtraient qu’une fois son œuvre intégrale publiée. Bien que cette édition, entreprise en 1975 en Allemagne, soit encore en cours, les exécuteurs testamentaires ont jugé que rien ne s’opposait à leur impression avant le terme convenu. Ils occupent désormais, édités par Peter Trawny chez Klostermann (2014-2018), les volumes 94-98 de la Gesamtausgabe. Deux volumes viennent de paraître en français couvrant les années 1931-1939, donc allant d’avant l’instauration du nazisme (janvier 1933) à la veille de la guerre mondiale.

Les Cahiers noirs doivent leur nom à la couleur de leur reliure. Le premier volume (1931) est perdu et ils sont au nombre de 34 dont 14 portent l’intitulé Réflexions. Heidegger (1889-1976) les a rédigés jusque ses dernières années. C’était pour lui un moyen de conserver des notations, parfois recopiées, en vue de son œuvre. Alors que celle-ci est pensée comme lieu de vérité, ces cahiers de travail esquissent des chemins. Ne voulait-il pas faire figurer en tête de l’édition intégrale : « Des chemins, non des œuvres » ?

Quelques événements historiques sont évoqués ou commentés (un combat de boxe en Amérique en juin 1938, le pacte germano-soviétique, la possibilité de la guerre mondiale…) mais ni les faits contemporains, ni les dates autobiographiques (le Discours du Rectorat de 1933 est dit le « petit interlude d’une grande erreur ») n’y tiennent une place importante. Comme y insistent l’éditeur et les deux traducteurs dans leurs présentations, il ne s’agit ni du couronnement de l’œuvre ni d’un « testament philosophique ». Ce sont des passages en vue d’ouvrages et de cours dont Heidegger a pris bien soin d’établir les index. Ils accompagnent les grands traités historiaux rédigés entre 1936 et 1944 « à titre de compléments tout en leur étant subordonnés » (Pascal David). Mais si la pensée y est moins systématique ou « plus rhapsodique », leur style est dense et riche et on y tombe sur bien des « fulgurances ». 

La parution des Cahiers noirs a été l’occasion d’un renouveau de la cabale anti-heideggérienne en France. On a voulu y trouver la confirmation du nazisme et de l’antisémitisme de l’auteur, le réduire à ces deux sphères, voire nier l’apport philosophique d’une pensée qui ne cesse de se questionner, de s’ouvrir à l’être, de se mettre à l’écoute du langage. En ce qui concerne le nazisme, l’inquiétude qui a pointé dès l’exercice du rectorat se transforme en opposition déclarée et argumentée tout au long de ces Recherches. Le régime, la « doctrine », la « politique culturelle » nazis sont vivement critiqués et regardés d’une hauteur méprisante. Le national socialisme qui prétend dénigrer le nihilisme apparaît lui même comme régime totalitaire nihiliste. Comme le capitalisme et le marxisme, le fascisme manifeste « la domination universelle de la volonté de puissance au sein de l’histoire prise en vue planétairement ». La pensée de Heidegger cherche l’immondation d’un tel monde, sa réapparition sous un autre visage.
 
Sur l’antisémitisme, une affirmation du Dictionnaire Martin Heidegger (2013) dont nous avons dit ici même tout le bien, est démentie. Le penseur n’a pas été sans commettre des propos antijuifs. Ces passages sont rares mais sans équivoque et pour la plupart indéfendables ; ils ne se fondent pas évidemment sur la « race », mais charrient des stéréotypes qu’ils intègrent à la vision globale : le judaïsme est « peut-être bien la plus vaste absence d’ancrage, celle qui n’est liée à rien et tire profit de tout ». Il ajoute : « Ce qui est sans ancrage s’exclut lui-même parce qu’il n’ose pas l’estre mais ne compte qu’avec l’étant ». L’éviction a donc essentiellement une portée philosophique.

Rédigés quelques années après Être et Temps (1927), œuvre qui n’aurait pas encore trouvé ses puissants contradicteurs selon Heidegger, les Cahiers cherchent à remonter de l’être de l’étant, objet d’enquête de cet opus, à la « vérité de l’estre » telle que de lui-même il se dispense en son avenance et se projette, intercepté en ses « coups d’envoi ». C’est d’une histoire destinale de l’estre qu’il s’agit. Non une histoire faite de causalité et de succession telle que l’historien commun en est le « notaire », l’accumulant sans la penser, mais une histoire historiale et créative riche de possibilités et d’une destination.

Pour cette histoire, Hölderlin et Nietzsche sont nommés ensemble, l’un sans omettre l’autre, tout en étant différents et incommensurables. Des points les rapprochent : un rapport essentiel aux Grecs ; la reconnaissance de façon différente du dionysiaque et de l’apollinien ; la critique accomplie des Allemands. Hölderlin est le « poète du poète », de l’histoire à venir de l’estre. Nietzsche a fait de la méditation consacrée à l’histoire de l’idéal la voie à un ultime achèvement de la métaphysique ; le retournement qu’il opère est l’avant-dernier pas accompli pour passer de la question de « l’étant à l’estrée de l’estre » ; la « nécessité prend tournure de décision » et on passe de la fin de la métaphysique à un premier commencement où les pensées viennent à nous pour ainsi dire destinées. 

La lecture de Heidegger est endurante. Elle n’en assigne pas moins à la pensée la tâche de sortir du formatage planétaire qui nous oppresse.
 
 
 BIBLIOGRAPHIE  
Réflexions. Cahiers noirs (2 volumes) de Martin Heidegger : II-VI (1931-1938), traduit de l’allemand par François Fédier, 544 p., VII-XI (1938-1939), traduit de l’allemand par Pascal David, 464 p., Gallimard, 2018.
 

 
 
D.R.
 
2019-04 / NUMÉRO 154