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2020-03 / NUMÉRO 165   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
La face sombre de la France occupée


Par Hervé Bel
2020 - 01

L’occupation allemande qui dura quatre ans (1940-1944) a été un traumatisme pour les Français. Longtemps enjolivée par la geste gaullienne, elle a été totalement démystifiée à partir de 1973, date de la traduction de l’ouvrage de Paxton (La France de Vichy) qui montrait l’engagement résolu de Vichy dans la collaboration. Longtemps, celle-ci a été un des sujets privilégiés des historiens français, mais étudiée, toujours, d’un angle plutôt franco-français.

Éric Alary, spécialiste de la période, nous offre aujourd’hui un ouvrage qui tente d’échapper à cette « fièvre hexagonale » en racontant l’occupation du côté allemand, ce qui change pas mal de choses et remet les pendules à l’heure : le point de départ de la collaboration, à savoir permettre à la France d’avoir une place de choix dans la nouvelle Europe allemande, était « pourri » à la racine.

Le gouvernement français s’est laissé abuser. Hitler et ses séides n’ont jamais cessé de considérer la France comme l’ennemi héréditaire (Totfeind) qu’il fallait détruire à tout prix. Malgré quelques démonstrations habiles (l’entrevue de Montoire avec le maréchal Pétain que le Führer traita avec un respect ostentatoire, la prétendue « correction » affichée par les soldats allemands, le retour de quelques milliers de prisonniers négociée par Laval, etc.), ils ne sont pas revenus sur leur aversion. 

Le régime de Vichy, derrière sa ligne de démarcation, frontière d’ailleurs toujours menacée, n’a été aux yeux des occupants qu’une solution transitoire et une bonne affaire… Vaste territoire, la France ne pouvait en tout état de cause être entièrement occupée par les Allemands, dès lors que ceux-ci avaient décidé d’attaquer la Russie. Avec Vichy, illusoire pouvoir indépendant, c’était une administration française efficace qui leur était offerte. 

L’objectif allemand, dès 1940, est simple : tirer le maximum des ressources du pays en manœuvrant Vichy, ce qui va permettre de faire peser sur les fonctionnaires français la responsabilité du versement des réparations exorbitantes exigées par l’armistice et qui, d’année en année, ne cessent d’augmenter. Vichy se trouve entraîné dans un cercle vicieux. Les Allemands donnant peu, l’idée est de leur offrir toujours plus, dans l’espoir d’une réciprocité qui ne viendra jamais. Cela aboutira à l’honteuse milice de Darnand et à l’aide de la police dans la guerre contre les juifs et les résistants. Vichy a fini dans les mains des « collaborationnistes ». 

Éric Alary souligne le rôle majeur que l’ambassadeur Abetz qui a usé de sa réputation de soi-disant francophile (il avait eu des contacts avec les intellectuels français avant la guerre) pour abuser Vichy. Bref, « la collaboration voulue par la France n’a pas eu les effets escomptés. L’État français a été manipulé et trompé sans cesse ».

L’ouvrage aborde tous les aspects de l’occupation, aussi bien d’un point de vue économique que culturel. Même s’il y a bien eu des Allemands francophiles, la plupart semblent avoir été au mieux indifférents à la vie française et plutôt préoccupés de rentrer chez eux le plus vite possible dès que la victoire définitive serait acquise. 

Dès 1943, le soldat allemand se sent menacé par les attentats qui se multiplient. Les Français, d’abord assommés par la défaite, changent de comportement, se montrent sourdement hostiles, même si les actes de rébellion ouverte restent à l’échelle du pays relativement modestes. Face à ceux-ci, l’occupant se durcit, monte des procès fantoches contre les résistants arrêtés et utilise la milice. Certains responsables allemands tentent bien d’arrêter l’engrenage, mais Hitler exige d’être impitoyable.

Le sujet est vaste, trop peut-être pour cet ouvrage qui veut embrasser toute la période. 

Éric Alary l’admet lui-même : « Aujourd’hui, les historiens connaissent bien le processus décisionnel allemand vu de haut, mais il reste beaucoup à faire en ce qui concerne la connaissance des schémas de pensée des cadres allemands. » 
On le constate depuis plusieurs années : l’historiographie s’oriente de plus en plus sur les récits, les lettres et les journaux intimes qui, avec la mort des témoins, sont en train de sortir de l’ombre. En 2016, un ouvrage intitulé Comme un Allemand en France. Lettres inédites sous l’Occupation, 1940-1944 (d’Aurélie Luneau, Jeanne Guérout et Stefan Martens) a ainsi versé au dossier de nouvelles informations sur le vécu des Allemands en France. Mais là encore, ce n’est qu’un début, et l’exploitation de la correspondance privée n’a pas fini de révéler des surprises.

On ne peut que se féliciter de l’initiative d’Éric Alary qui ouvre tant de portes, aidée par son style limpide qui pose clairement les questions et y répond de même. On s’y plonge, et on le lit d’une traite.

 
 
 
Nouvelle histoire de l’occupation d’Éric Alary, Perrin, 2019, 376 p.


 
 
 
 
2020-03 / NUMÉRO 165