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2020-03 / NUMÉRO 165   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Essai
Les vies de Vidal-Naquet


Par Henry Laurens
2020 - 03


J’ai eu la chance, jeune chercheur, de rencontrer Pierre Vidal-Naquet, à l’occasion de rencontres scientifiques consacrées à l’orientalisme. Je cherchais à montrer que les travaux de Bailly, astronome et futur révolutionnaire, sur l’Atlantide, constituaient l’un des socles sur lesquels se constituera au début du XXe siècle le mythe aryen. Le grand savant me confia ses articles sur l’Atlantide qui débouchaient sur des conclusions analogues. Dans les années 1990 et 2000, j’ai été en contact avec lui à propos de mes travaux sur la question de Palestine.

François Dosse, historien reconnu des intellectuels français contemporains, vient de lui consacrer une copieuse biographie. Pierre Vidal-Naquet (1930-2006) occupe une place à part dans le milieu historique parce qu’il a uni dans sa vie différents domaines de la pensée et de l’action. Né dans une famille juive et républicaine dont bien des membres avaient milité lors de l’affaire Dreyfus, il a été irrémédiablement meurtri par la persécution nazie. Ses parents ont été arrêtés le 15 mai 1944 à Marseille suite à une dénonciation, ils ont été déportés à Auschwitz et n’en sont jamais revenus. Leurs enfants ont échappé de peu à la rafle, recueillis par des proches et cachés dans le Vaucluse et dans la Drôme.

À l’automne 1944, il reprend ses études à Paris où il fait un parcours d’excellence. Néanmoins, il échoue trois fois de suite au concours de l’École normale supérieure. Il a l’agrégation d’histoire en 1955. Il se spécialise en histoire grecque et, après avoir été cinq ans professeur de Lycée, devient assistant à l’université de Caen.

C’est à ce moment-là qu’il entre dans l’histoire contemporaine en se jetant à corps perdu dans l’affaire Audin, ce jeune mathématicien communiste qui a « disparu » après avoir été arrêté par l’armée française à Alger en juin 1957. Il utilise toutes les ressources critiques de la méthodologie historique pour démontrer l’inanité de la version donnée par les militaires. Au-delà, il mène avec d’autres un combat contre l’usage de la torture en Algérie. Il appartient au groupe de la revue Esprit qui, depuis le début des années 1950, milite pour la nécessité de la décolonisation. Son nom devient indissociable de l’histoire de la guerre d’Algérie et de sa mémoire. Des décennies après, il suivra attentivement les travaux des jeunes historiens sur ce domaine.

Il n’en est pas moins helléniste. Après une sanction administrative, il devient assistant à Lille (1961-62), puis il est affecté au CNRS. Il est élu professeur à Lyon en 1964, puis fait l’essentiel de sa carrière à l’École pratique des hautes études en sciences sociales de 1966 à 1996. Son œuvre d’historien est marquée par le développement d’une histoire anthropologique de la Grèce ancienne qui le rapproche du mouvement structuraliste. Il devient rapidement un des grands maîtres de la discipline, même s’il n’est pas du tout porté sur les sciences archéologiques et anthropologiques. Sans que le biographe ne le dise clairement, il se comporte en mandarin faisant la carrière de beaucoup de ses disciples grâce à ses positions dans les commissions de recrutement et à des négociations avec ses collègues.

Le portait psychologique est complexe. L’homme est chaleureux ayant l’amitié facile pour les gens qu’il estime, et en même temps il est colérique prêt à condamner durement ceux qu’il méprise. Il a même parfois l’excommunication rapide.
Il est aussi un intellectuel profondément engagé dans la cité. En 1967, il redécouvre sa dimension juive quand Israël lui paraît menacé puis ensuite redevient un critique assez dur du militarisme israélien, ce qui lui vaudra d’être régulièrement pris à parti par les zélotes d’aujourd’hui. Cette redécouverte le conduit à s’intéresser au judaïsme de l’époque grecque avec son très beau texte consacré à Flavius Josèphe, « Du bon usage de la trahison ».

Progressiste sans appartenir à un parti et antimilitariste, il milite contre la guerre américaine du Vietnam, se retrouve avec Michel Foucault dans le groupe d’information des prisons. Il dénonce le vide rempli d’erreurs des « nouveaux philosophes », Bernard Henri Lévy en premier. Il reprend son combat pour la vérité en dénonçant les négationnistes de la Shoah. De façon générale, il est prompt à se rebeller contre toute injustice (j’en ai été moi-même témoin), ce qui le conduit à intervenir dans certaines affaires judiciaires, au prix d’une grave erreur dans l’affaire Tangorre.

Ce qui unit les différents éléments de sa vie, c’est le combat pour la vérité allant de l’histoire la plus ancienne jusqu’au moment le plus immédiat. Il s’est ainsi consacré à l’historiographie sur plusieurs millénaires de sujets comme celui de l’Atlantide ou celui des différentes visions d’Athènes. À un moment où le structuralisme et surtout la vision de l’histoire en termes narratifs mettaient les faits historiques au second plan, voire les plaçaient en figures rhétoriques, Vidal-Naquet a toujours marqué qu’il existait des vérités factuelles parce que démontrables, rejetant ainsi toutes les formes de négationnisme.

Le livre de François Dosse est parfois touffu du fait du choix d’un plan thématique, mais a le mérite de nous rendre le personnage dans toutes ses dimensions, ce qui est déjà un grand acquis.


 
 
 
Pierre Vidal-Naquet : Une Vie de François Dosse, La Découverte, 2020, 672 p.

 
 
 
D.R.
 
2020-03 / NUMÉRO 165