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Enquête
L’Union des écrivains du Liban entre obsolescence et instrumentalisation politique
Polémique Après plusieurs années de déchéance, l’UEL ne suscite aujourd’hui que l’indifférence totale des principaux milieux intellectuels du pays. Néanmoins, cette structure surannée et non représentative demeure l’objet de convoitises de certains cercles politiques qui rêvent de mettre la vie culturelle sous leur coupe réglée.

Par Mahmoud Harb
2010 - 09

Ce n’est que chaque quelques années que l’on se souvient de l’existence de l’Union des écrivains libanais (UEL). Plus de quarante ans après sa fondation dans le sillage de la montée en puissance de la gauche libanaise dans les années 1960, cet organisme boudé par la plupart des écrivains dignes de ce nom, ignoré par le public, ne joue pratiquement plus aucun rôle effectif. Il n’en demeure pas moins que périodiquement, quelques barons de la classe politique s’étripent pour placer l’un de leurs acolytes derrière le gouvernail de cette épave de la scène culturelle lors d’élections souvent manipulées qui, de par les scandales qu’elles suscitent, replacent l’UEL sur la scène médiatique le temps d’un esclandre.

Des élections « par effraction »


C’est exactement ce qui vient de se passer au cours des dernières semaines. En effet, deux ans après l’expiration du mandat de l’ancienne direction de l’UEL présidée par le poète et ancien député du Parti social-nationaliste syrien Ghassan Matar, des élections sont enfin organisées pour désigner un nouveau directoire pour l’Union. Les circonstances détaillées d’un processus qualifié d’« escroquerie éhontée » et d’« élections par effraction » par le poète et journaliste Abbas Beydoun ne méritent guère que l’on s’y attarde. Néanmoins, il serait utile de présenter les grandes lignes de cette affaire en ce qu’elles constituent autant de symptômes de la déchéance de l’UEL et de la crise morale et culturelle générée par la collusion entre certains milieux pseudo-intellectuels et les cercles politiques libanais.

Ainsi, après une première assemblée générale reportée faute de quorum le 6 juin dernier, une première élection est tenue le 13 juin. Deux listes sont en lice. La première, présidée par l’éditorialiste du Safir Sleimane Takieddine et composée sur base d’une répartition confessionnelle des sièges, ne cache pas ses affinités politiques avec l’axe de la moumanaa et le 8 Mars. Elle est d’ailleurs activement soutenue par le président sortant, Ghassan Matar (PSNS), et par le président du Mouvement culturel au Liban, Bilal Charara, par ailleurs haut fonctionnaire du Parlement et très influent au sein de l'UEL. La seconde liste, présidée par Salwa el-Khalil el-Amine, se veut réformatrice et reste plus discrète quant à ses affinités politiques qui n’en sont pas moins évidentes. Il reste que la présence du député Ammar Houry (Courant du futur), de l’ancien président des Kataëb Karim Pakradouni et de l’ancien député Najah Wakim (Mouvement du peuple) en dit long sur la politisation à outrance d’élections par ailleurs sans grande incidence sur la scène culturelle.

La situation dégénère rapidement. Le scrutin se déroule sans véritables listes électorales ni identification proprement dite des électeurs. Le paiement de la cotisation de 50 000 livres, même quelques minutes avant de voter, était retenu comme seul critère pour être autorisé à insérer un bulletin dans l’urne. La durée du vote est d’ailleurs raccourcie de deux heures sur décision de Ghassan Matar qui décrète le début prématuré du dépouillement des bulletins et du décompte des voix. Salwa el-Amine et ses colistiers protestent. Une polémique éclate quant à l’identité des membres autorisés à voter. Les urnes sont enlevées promptement par un candidat de la liste de Sleimane Takieddine. Les injures fusent. On en vient aux mains. Ambiance.

Ghassan Matar annonce l’annulation de l’élection. La liste de Salwa el-Amine se retire de la compétition et annonce sa dissidence et la création d’une seconde Union des écrivains. La direction sortante organise un second scrutin le 4 août dernier. Quelque 90 personnes des 350 électeurs potentiels identifiés parmi les 900 membres inscrits sur des listes votent effectivement. La liste de Sleiman Takieddine est élue d’office. Rideau.

Un relent de soviétisme


Ce genre de mascarade n’est guère nouveau au sein de l’UEL. Hassan Daoud, romancier de renom et ancien militant de gauche, raconte sans ambages s’être inscrit à l’Union il y a plus de 25 ans, « pour des motifs partisans électoralistes ». « C’est une campagne d’inscription massive qui m’a conduit à entrer à l’UEL bien qu’à l’époque, je n’avais publié aucun livre ! » ajoute-t-il, mi-amusé, mi-désolé.

Ce genre d’entrisme gauchiste a conduit l’UEL, fondée en 1968 suite à la « confiscation » de la Société des gens de la plume (Jamiyaat Ahel el-Kalam) selon les mots de Abbas Beydoun, à se transformer en forum pour intellectuels évoluant dans l’orbite du Mouvement national. D’ailleurs, toutes les luttes intestines dudit Mouvement qui ont opposé communistes, nationaux socialistes syriens et baathistes y ont été fidèlement transposées. Comme dans la plupart des pays où des structures similaires ont été érigées, l’Union a alors servi d’instrument de défense d’une ligne officielle ; d’outil d’exclusion des contempteurs de cette ligne ; de tribune à partir de laquelle un discours idéologique, fortement imprégné de nationalisme et de gauchisme à l’ancienne, a été servi au public pendant des années, sous couvert de défense des droits des écrivains et des libertés publiques.

Face à son instrumentalisation fulgurante, les écrivains de renom, les vrais intellectuels ont progressivement déserté les rangs de l’Union qui ne compte pratiquement aujourd’hui aucun auteur reconnu et adoubé par le public. « À l’image de beaucoup d’écrivains, je me suis rendu compte que l’UEL n’avait rien à voir avec les auteurs et le monde de l’écriture ni avec l’honnêteté intellectuelle, souligne Hassan Daoud. Nous avons oublié son existence et je ne sais même pas qui est sont président. Aujourd’hui, cette coquille vide ne constitue aucunement un syndicat pour les écrivains. D’ailleurs à quoi servirait un syndicat pour les écrivains ? »

L’on pourrait croire que les désertions massives ont rendu l’UEL à la fois inutile et insignifiante. Sauf que le problème aujourd’hui est que tout en étant obsolète et superflue, ladite Union joue un rôle pernicieux sur la scène culturelle. Le problème aujourd’hui est celui de l’intronisation d’un collectif non représentatif en cerbère de la vie culturelle. Le problème aujourd’hui est qu’avec la disparition du Mouvement national et le déclin de la gauche, même la mince couche de fard qui recouvrait l’instrumentalisation politicienne de l’UEL a disparu. Et il ne reste que le visage atroce de l’usurpation, de la farce mal vieillie ; l’image d’un organisme suranné qui, au nom des écrivains du Liban, tente de resservir la soupe réchauffée d’un nationalisme d’antan assaisonné à la sauce des nouveaux parrains politiques de l’UEL. Une image qui est aussi celle de plusieurs autres collectifs syndicaux détournés à d’autres fins que les leurs.  

 
 
« L’UEL n’a rien à voir avec les auteurs et le monde de l’écriture »
 
2020-01 / NUMÉRO 163