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Enquête
La littérature arabe sur la scène internationale
Le monde arabe est à la fois familier et inconnu de la scène éditoriale internationale. On peut mesurer sa visibilité au nombre de traductions publiées sans pour autant faire toute la lumière sur le sujet. La zone d'ombre reste, au final, celle de la situation de l'édition dans le monde arabe.

Par Yasmina JERRAISSATI
2010 - 10
Aux dernières nouvelles, le roman Burhan el-aassal (La preuve par le miel) de Salwa el-Naimi affichait 80 000 exemplaires vendus en Italie. Ce chiffre record ne cesse pas de faire rêver. Mais il demeure très exceptionnel. On parle plus souvent de 500 à 2 000 exemplaires vendus dans des marchés comme la France, où le lecteur est pourtant historiquement bien disposé. En comparaison, en 2009, en France, le dernier best-seller, classé 30e, est vendu à 201 000 exemplaires.

Le nombre d’exemplaires vendus n’est cependant pas le seul indicateur de la visibilité de la littérature arabe. On devrait aussi prendre en compte le nombre de titres arabes acquis, le nombre de maisons par qui ils le sont, et le nombre de pays dans lesquels ils le sont. En France, en 2009, la littérature traduite consiste en 14,3 % de la production. Les langues les plus traduites sont l’anglais en tête (62 % du nombre total des traductions), suivi du japonais (8,3 %), l’allemand (6,2 %), l’italien (4,3 %), l’espagnol (4,0 %), les langues scandinaves (1,8 %), le russe (1,3 %) et le néerlandais (0,9 %, soit 83 titres). En comparaison, on peut au mieux estimer à une vingtaine le nombre de titres traduits de l’arabe par an. De plus, ce travail de traduction est principalement dû à une seule maison d’édition spécialisée : Sindbad, actuellement dirigée par Farouk Mardam Bey, publie en moyenne dix titres par an.

Aujourd’hui, le marché italien est sans doute le plus réceptif, avec un nombre croissant de maisons d’éditions acquéreuses de droits arabes (au moins cinq maisons plus ou moins grandes ont chacune acquis au moins un titre arabe en 2008 et 2009).

Contre toute attente, compte tenu de leur distance géographique et culturelle, les éditeurs néerlandais et scandinaves sont parmi les plus à l’écoute, surtout en comparaison à l’Espagne culturellement plus proche, où semblent cruellement manquer de bons traducteurs de l’arabe. Cette tendance est cependant expliquée par le fait qu’à peu près 34 %de la production néerlandaise consiste en des traductions.

En Allemagne, l’activité, bien que très ralentie, se poursuit, sachant que l’Allemagne se caractérise par un nombre significatif de très petites maisons arabisantes souvent très mal distribuées.

Enfin, le marché anglo-américain reste le plus difficile à pénétrer. La cession anglaise, couvrant tout le Commonwealth, est la plus convoitée et la compétition s’avère rude, d’autant plus que seulement 3 à 4 %de la production de langue anglaise consiste en des traductions. Alors que dans chaque pays mentionné plus haut, on compte les quelques éditeurs prêts à recevoir en lecture un roman arabe sur les doigts d’une main en moyenne, dans les marchés Nord américain et britaniques, les interlocuteurs se font plus rares.

Les livres arabes sont donc présents sur les territoires principaux, mais faiblement. Compte tenu de l’importance la langue arabe dans le monde (on estime à 320 millions les locuteurs de l’arabe), le fait que cette littérature continue d’être considérée comme marginale est troublant. Les éditeurs, bien que curieux de cette littérature, vont rarement jusqu’à en acquérir les droits. Est-ce la qualité de la littérature arabe qui est en cause, ou y a-t-il des raisons externes à sa marginalisation ?

Ultimement, la présence de la littérature arabe à l’étranger passe par sa visibilité pour un éditeur particulier. Le bureau de chaque éditeur est inondé de livres venus du monde entier. Comment un livre arabe pourrait-il se distinguer ? La langue arabe est rarement lue ou maîtrisée par les éditeurs, et ils sont acculés à avoir recours à des lecteurs externes. Souvent, ces éditeurs n’ont pas de lecteurs. Ils doivent alors en trouver, apprendre à faire confiance en leur jugement et leur donner le temps de connaître la ligne éditoriale de la maison. Enfin, le marché arabe étant complètement opaque, l’éditeur n’a presque aucun moyen pour évaluer un livre : où se place un auteur donné dans le paysage culturel arabe ? Comment se différencie-t-il des autres auteurs ? Quelle est l’étendue de son retentissement dans la presse locale ? Combien d’exemplaires a-t-il vendu dans son marché d’origine ? Comment se compare-t-il aux autres ventes ? Combien le contenu d’un livre est-il original et sa langue littéraire en comparaison avec les autres parutions ? Ainsi, un éditeur étranger prêt à considérer un titre arabe particulier est souvent un éditeur qui veut, pour diverses raisons, a priori inclure de la littérature arabe dans son catalogue. Cette dynamique, bien que créant de nouvelles opportunités, est à double tranchant.

Le monde arabe est à la fois familier et inconnu de la scène éditoriale internationale. En comparaison à d’autres pays, en Occident, on connaît les pays arabes à travers un passé colonial, une couverture médiatique intensive, le cinéma américain, les populations immigrées – ou les Contes des Mille et Une Nuits. Sans être ignorants de cette région du monde, les éditeurs et lecteurs ont des idées reçues très ancrées qui façonnent leurs attentes. D’une part, on souhaite être étonné par une littérature loin des clichés faciles, d’autre part, on tend à être rassuré par la confirmation de ses préjugés. Les Arabes sont, surtout en Europe, trop connus pour être surprenants, et, quand ils surprennent, ce n’est pas toujours de la façon qu’on aurait espérée.

Par ailleurs, la scène locale est très sensible à la visibilité internationale de ses auteurs. Au Liban, on mesure la qualité d’un auteur par le nombre de ses contrats signés à l’étranger. Plus un livre est traduit, plus le volume de ses ventes augmente dans son pays d’origine. Ce jeu de miroirs prend des tours inattendus. Assoiffés de reconnaissance, nombreux sont les auteurs arabes qui s’adressent au marché international, en servant souvent une littérature faite pour assouvir les appétits de l’éditeur occidental à l’affût de croustillant. Ce faisant, ils donnent une part de réalité à ce qui, initialement, n’était qu’un fantasme orientaliste.

Ainsi, outre certains facteurs externes décisifs mais pas insurmontables, la question du degré de visibilité de la littérature arabe à l’étranger nous renvoie inéluctablement vers notre production locale, les moyens mis en œuvre pour la faire exister et la répercussion que ceux-ci ont sur sa qualité. L’absence d’information empêche l’établissement de standards, et notre narcissisme rend notre littérature mesurable à l’aune de critères qui lui sont essentiellement étrangers.

La littérature arabe visible dans le monde ? Certes. Reste à discerner dans cette mise en abîme ce qui, exactement, est vu.


 
 
© Lehnert et Landrock, 1924
Au Liban, on mesure la qualité d’un auteur par le nombre de contrats signés à l’étranger
 
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