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Enquête
Le polar français : un mauvais genre qui a tout bon
Avec 41% des ventes selon les chiffres communiqués par Livres Hebdo suite à une étude IPSOS, le roman noir arrive en tête des lectures favorites des Français en 2014. Mais la bonne nouvelle, c’est qu’après l’hégémonie scandinave, le polar français cartonne à présent.

Par Georgia Makhlouf
2014 - 09
A u rayon polar aujourd'hui, si les auteurs déjà reconnus continuent à élargir le cercle de leurs lecteurs, des tas de nouveaux auteurs font leur apparition et se hissent en tête des meilleures ventes. Nombre d’éditeurs, flairant le sens du vent, ont lancé de nouvelles collections ; citons « Crimes gourmands » chez Fayard, « Suspense » chez Héloïse d’Ormesson, « Crime » aux éditions Points, « Crimes et monuments » aux éditions du Patrimoine, « Polars en régions » des éditions Wartberg ou « Mercure Noir » au Mercure de France. Mais ce n'est pas tout : partout en Europe on s’arrache les romans de Fred Vargas, Dominique Manotti, Maud Tabachnik ou Caryl Férey ; les Américains ont acheté les droits des thrillers de Pierre Lemaître qui, il n’est pas inutile de le rappeler, a gagné le Goncourt cette année grâce à une intrigue ficelée comme un polar ; les Chinois eux-mêmes ont traduit Hervé Commère et son Deuxième homme et en 2013, la prestigieuse Crime Writers’ Association, vénérable institution britannique, a attribué le prix International Dagger à deux auteurs français ex-aequo, Fred Vargas et Pierre Lemaître.

Après des années sinon de disette, du moins de moindre intérêt, il semble bien que le secteur affiche une très belle santé et que les polars français reviennent en force avec des atouts majeurs à leur actif : le sens du récit, une véritable sensibilité aux préoccupations sociales et une finesse de l’analyse psychologique. « France is the new big thing », écrivait Christopher Mac Lehose dans The Independant en juillet dernier, ventant les talents des « crime writers » français qui combinent la qualité de l’écriture et le génie du storytelling. Storytelling, le mot est lâché et beaucoup font un lien entre le nouvel essor du genre et le développement exponentiel des séries télévisées américaines et plus récemment anglaises, dont bon nombre sont policières, et souvent scénarisées par des écrivains qui viennent du polar.

Mais revenons sur l’histoire française du genre, dominé par les figures tutélaires de Maurice Leblanc et Georges Simenon. Les années 70 virent l’apparition de ce qu’on a appelé le néopolar, dont Jean-Patrick Manchette était en quelque sorte le chef de file. Les écrivains de ces années-là étaient marqués par l’engagement politique, le plus souvent très à gauche et soixante-huitard. Puis il y eut l’heure américaine, dans la mouvance des grosses productions cinématographiques qui puisaient là leur inspiration. Jean-Christophe Grangé, Maxime Chattam et Guillaume Musso appartiennent à ce pôle-là et leurs éditeurs se frottent les mains car, même si les critiques ne sont pas tendres, les ventes explosent. Puis vint le raz de marée scandinave avec Henning Mankell, Arnaldur Indridason, Stieg Larsson – dont la saga Millenium s’est vendue à plus de deux millions d’exemplaires en France ─ et d’autres encore. Mais il semble que cette vague-là soit sérieusement concurrencée par une nouvelle génération d’écrivains qui puisent dans les méthodes de travail anglo-saxonnes tout en restant fidèles aux préoccupations sociales propres au roman policier français. L’américain James Ellroy serait sans doute leur référence commune, avec son pessimisme et sa façon percutante d’observer un monde marqué par l’individualisme, les tensions raciales et le poids étouffant des nouvelles technologies. Le nouveau polar français s’appuierait donc tout à la fois sur l’héritage d’un Simenon pour la construction des personnages, le sens du récit qui caractérise les séries télévisées et l’ancrage dans un temps et un espace précis propres au roman policier français.

François Guérif est un observateur privilégié du secteur, lui qui y consacre ses talents d’éditeur depuis 1977 et qui a fait de « Rivages/Noir » une collection de référence incontestée. « C’est le cinéma qui m’a amené au polar », dit-il. « Dans les génériques des films de Truffaut, Chabrol ou Godard, il y avait des noms d’écrivains dont je retrouvais les ouvrages dans les bacs des bouquinistes. J’ai commencé à les lire et j’y ai trouvé un univers avec lequel je me suis senti en harmonie. L’autre raison de mon intérêt durable pour ce genre, ce sont mes études de littérature américaine dans laquelle le polar occupe une énorme place. J’estime que Sanctuaire de Faulkner est un superbe roman noir ». Quant à son engagement d’éditeur, il réside dans son désir de démentir les sombres prévisions qui, en 78, déclaraient le polar mort. « J’ai eu envie de montrer le contraire et aussi, de réparer des oublis ou de faire retraduire des textes qui avaient été massacrés. » Pour lui, le polar n’a jamais été un genre mineur et il s’est toujours agacé des questions qui sous-entendaient que les polars devaient répondre à des recettes de fabrication calibrées. « L’essentiel pour moi a toujours été l’écriture », affirme-t-il. À propos de l’engouement actuel, il pressent qu’il est « parti pour durer » et que ce ne sera pas qu’un feu de paille, même s’il estime que certains éditeurs font n’importe quoi, juste pour recueillir une part de la manne. « Rien ne s’explique vraiment », répond-t-il quand on lui demande les raisons de cet emballement des ventes, « mais on peut penser qu’une certaine littérature nombriliste a fatigué les lecteurs. En outre, le polar est le genre qui reflète le mieux la société actuelle, qui parle le plus vrai du monde qui nous entoure. Parce que le polar parle de transgression ; il met en tension le monde de l’apparence et ce qu’il y a derrière. »

Face à cette si belle santé du secteur, nous nous sommes interrogés sur les raisons pour lesquelles le genre ne faisait pas recette dans le monde arabe. Pour cela, il faut tout d’abord distinguer, comme le souligne Percy Kemp, roman d’espionnage et roman noir. Le premier met en scène des personnages noyés dans le vaste monde ; leurs motivations personnelles, carriéristes ou de pouvoir, se cachent volontiers derrière des motivations « nobles » et collectives, c’est-à-dire patriotiques ou idéologiques et dont l’enjeu les dépasse. Dans le roman noir à l’inverse, l’enjeu va rarement au-delà de la personne elle-même et son acte criminel est donc immoral et condamnable. Aujourd’hui pourtant, « le roman d’espionnage a perdu son souffle épique », nous dit Kemp, parce qu’il « ne se conçoit pas sans référence au politique ». Dans un monde où le renseignement tout au autant que la guerre se sont déshumanisés et où les États-Unis, s’ils ont réussi à imposer une hégémonie militaire, n’ont pas réussi à imposer une hégémonie culturelle, cette « défaillance universaliste empêche désormais ce genre littéraire de s’élever au rang d’une vraie littérature ». Quant aux raisons pour lesquelles le roman noir ne ferait que peu recette dans le monde arabe, peut-être est-ce, suggère t-il, « parce que c’est un monde où l’individu ne s’est pas encore libéré du groupe et où la vérité de l’acte compte moins que l’identité de l’acteur. Si donc le criminel présumé appartient à mon groupe et la victime à un groupe rival, j’ai tendance à le croire innocent, ou alors à lui trouver de bonnes raisons de faire ce qu’il aurait fait. En outre, ce sont là des sociétés régies plus par des hommes que par des lois. Partant, et dans la mesure où la loi peut être interprétée de mille façons au gré des intérêts particuliers, qu’importe la vérité, puisqu’il n’y a pas de justice en tout cas ? » Quant au roman d’espionnage, poursuit-il, « je dirai que les appareils d’État arabes sont tant discrédités et impopulaires, qu’il est difficile au lecteur de s’identifier à l’un de leurs agents. Quelle sorte de personne irait travailler pour les SR égyptiens, syriens ou saoudiens ? Comment le romancier en ferait-il un homme attachant ? » En outre, les sociétés arabes sont marquées par la violence ; or « l’espionnage et la violence ne font pas bon ménage ».

En attendant un éventuel réveil du polar arabe, on peut se plonger avec délices dans les romans d’Hervé Le Corre, dont le dernier opus, Après la guerre (Rivages), vient de recevoir le prix Landerneau ; dans Mapuche de Caryl Férey (Gallimard), ou L’Honorable société de DOA (pour Dead on Arrival) pseudonyme d’un auteur lyonnais qui fut parachutiste avant de devenir l’une des principales figures du roman noir français. Et si l’on est atteint par le virus, pas de panique, il y a des dizaines d’auteurs et d’ouvrages formidables à découvrir.


 
 
D.R.
« Le polar est le genre qui reflète le mieux la société actuelle, qui parle le plus vrai du monde qui nous entoure. »
 
BIBLIOGRAPHIE
A‘mal Samih el-Qassim al-kamila (Œuvres complètes) de Samih el-Qassim, Dar al-Gil : Dar al-Houda, 1992, 612 p.
 
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