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Enquête
Défense et illustration de la langue française
Il y a des chasseurs d’images, des chasseurs de têtes, de primes, de gibier : Jean Maillet, grammairien et lexicographe de son état, est un chasseur de fautes.

Par Ramy Zein
2015 - 04
On imagine Jean Maillet installé devant sa télévision chaque soir, les oreilles dressées aux discours des journalistes et hommes politiques, prêt à dégainer à la première erreur commise. Pas de quartier pour les contrevenants : Maillet dénonce nommément les fautifs en consignant leurs bourdes dans son dernier ouvrage, Langue française, arrêtez le massacre !

Les fautes, Jean Maillet les classe en six catégories principales : les pléonasmes d’abord, tels que « tri sélectif », « apanage exclusif », « voire même » ou « constellé d’étoiles », puis les anglicismes dont il livre un grand nombre ; l’auteur distingue entre les emprunts légitimes qui remplissent un vide lexical (« bulldozer, drone ») et les anglicismes « aussi prétentieux qu’inutiles » comme « best of, booster, gore, break, trash, buzz, casting, challenge, cool, deal, briefing, dispatcher, flop, fun, job, glamour, happy few, fashion victim, lifting, low cost, page-turner, relooker, selfie, showroom, staff, turnover, vintage ». Sans parler des anglicismes déguisés comme « initier » dans le sens d’amorcer ou « juste » employé à l’américaine (« c’est juste formidable »). Pour illustrer la troisième catégorie de fautes, le genre des mots, Maillet propose des exercices qui permettent au lecteur de tester ses connaissances : « acrostiche, antidote, armistice, apogée, augure, pénates, hémisphère » sont-ils féminins ou masculins ? L’auteur s’attaque ensuite aux pataquès (les fautes de liaison), avant de faire un sort aux solécismes sous toutes leurs formes : mauvais accord du participe passé, usage fantaisiste des pronoms relatifs, problèmes de préposition, abus de l’adverbe « trop », comparatifs irréguliers. Dernière catégorie de fautes isolée par Jean Maillet, les barbarismes dont il dresse un florilège où l’on retrouvera les fameux « aéropage » (au lieu d’aréopage), « pécunier » (pour pécuniaire) et la locution « faire long feu », employée la plupart du temps à contresens.

Jean Maillet ne se contente pas de répertorier les fautes courantes ; sa démonstration s’accompagne de notes étymologiques, de mises au point historiques, de citations littéraires. Solidement documenté, l’ouvrage témoigne d’une imposante érudition lexicographique doublée d’une rigueur scientifique qui se manifeste entre autres dans la précision des concepts utilisés : Maillet distingue par exemple le pléonasme de la périssologie et de la redondance, qui relèvent tous de la tautologie. On lui reconnaîtra aussi de proposer des corrigés systématiques et des substituts aux anglicismes constatés (comme « egoportrait » pour « selfie », mot forgé par les Québécois).

Bref, Langue française, arrêtez le massacre ! est un livre précieux qui peut se consulter comme un ouvrage de référence grâce à son index très complet. L’essai de Jean Maillet suscite toutefois quelques réserves. S’agissant des pléonasmes d’abord, il est regrettable que les spécificités de la langue orale et de l’expression écrite n’aient pas été suffisamment prises en compte. Peut-on porter le même jugement normatif sur l’une et l’autre quand on sait que les stratégies de communication ne sont pas les mêmes dans les deux cas ? Contrairement à la production écrite, la communication orale nécessite un recours fréquent à l’insistance et à la répétition pour garantir la compréhension du message transmis. Entendre « prévoir à l’avance » dans le cadre d’un entretien télévisé est moins choquant que de le lire dans un ouvrage imprimé.

D’autre part, si la majeure partie des barbarismes signalés par l’auteur constituent des fautes avérées, certains ont été validés par l’usage et il serait vain de chercher à les combattre en préconisant un retour en arrière. C’est le cas d’« achalandé » par exemple, dans le sens de bien approvisionné, qui est aujourd’hui admis (voir les portails Internet de Larousse et du CNRTL), ou encore de « gâchette » dans le sens de détente (idem). Jean Maillet fustige en outre la manie de l’apocope qui caractérise nos contemporains. Or les apocopes témoignent d’un rapport ludique avec la langue et, souvent, elles ne sont pas dénuées de charme, notamment à l’oral. Qu’on pense à « coloc, actu, ado, appart, cata, doc, homo, hétéro, provoc, psy, quadra, quinqua ». Il en va de même pour le « très » suivi d’un substantif (« je ne suis pas très famille »), qui agace l’auteur et qui nous semble, au contraire, intéressant sur le plan rhétorique. 

Sans faire preuve d’un progressisme effréné, on peut aussi rechigner à suivre Jean Maillet dans sa croisade contre la féminisation des noms de métiers. Certes, comme il le démontre très bien, il n’y a pas de « correspondance entre sexe et genres grammaticaux » ; il n’empêche que les genres grammaticaux, comme les sexes, se répartissent entre féminin et masculin. Dire « madame la ministre » ou « madame la maire » peut contribuer à asseoir l’idée que le pouvoir n’est pas l’apanage des hommes. Par ailleurs, Jean Maillet qualifie les périphrases euphémiques de « tartuferies de langage » relevant du politiquement correct : or les termes d’« aveugle, concierge, éboueur ou femme de ménage » sont chargés de connotations péjoratives susceptibles de nuire aux catégories concernées. Il n’est pas injustifié de leur préférer, dans certains contextes, les mots plus neutres de « non-voyant, gardien d’immeuble, agent de propreté ou aide-ménagère ».

Il va sans dire que ces quelques réserves n’enlèvent rien à la qualité de l’ouvrage et à sa grande utilité pour les amoureux de la langue française soucieux de préserver notre patrimoine commun. Jean Maillet remet les pendules linguistiques à l’heure ; on en a bien besoin en ces temps de brouillage généralisé.





 
 
D.R.
L’auteur s’attaque aux pataquès avant de faire un sort aux solécismes.
 
BIBLIOGRAPHIE
Langue française, arrêtez le massacre ! de Jean Maillet, L’Opportun, 2014, 298 p.
 
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