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Enquête
Liberté, reconnaissance, modernité
Pour Axel Honneth, « la lutte pour la reconnaissance » est à la fois l’indicateur d’une pathologie sociale et l’indice d’une injustice.

Par Farès Sassine
2016 - 07
Axel Honneth est, avec Jürgen Habermas qui l’a dirigé et auquel il a succédé à l’Institut de recherche sociale de Francfort sur le Main, le représentant le plus illustre de la deuxième génération de l’École de Francfort. Né en 1949 à Essen, il cherche à relancer la Théorie critique par une voie hégélienne. La Lutte pour la reconnaissance paraît en 1992 en Allemagne (traductions française en 2000, arabe en 2016 due à Georges Kattoura et publiée par al-Maktaba al-charqiya). Honneth prend acte du passage opéré d’une conscience unique dominante dans la philosophie prékantienne et kantienne à une raison qui se construit dans la communication et le dialogue et des implications morales d’une telle ouverture. Les questions pratiques ne relèvent plus de la seule autonomie du sujet transcendantal, mais sont susceptibles de prétendre à la validité sous couvert de la réfutabilité de leurs contenus particuliers et sans tomber dans le relativisme moral.

Dans un monde où « l’homme n’est homme que parmi les hommes » (Fichte), la reconnaissance pour Honneth agit comme un concept à la fois empirique et normatif. Le penseur la définit comme l’acte performatif par lequel des individus, des sujets et des groupes ancrés dans un monde social vécu se font confirmer par les autres leurs capacités et qualités morales. Cette reconnaissance, dont Hegel a donné le modèle dans la dialectique du maître et du serviteur (Phénoménologie de l’esprit, 1807), ne peut naître que d’une lutte comprise non pas en termes de sauvegarde biologique ou d’intérêts matériels, mais comme un processus d’approbation par l’autre de sa propre identité morale.

Dans la lignée du même Hegel distinguant au sein de « l’esprit objectif » les sphères de la famille, de la société civile et de l’État, Honneth établit trois modes principaux de reconnaissance réciproque : la reconnaissance amoureuse, la reconnaissance juridique, la reconnaissance culturelle. Il affirme les trouver dans le monde social vécu des sociétés modernes parvenues, suit à un processus historique, à différencier les sphères d’activité sociale. Chacun de ces modes de reconnaissance a son vecteur, définit un rapport authentique à soi et le déni de reconnaissance qui lui correspond. Ces trois modes entrent en rapports dialectiques ce qui permet à Honneth de parler de « paliers de reconnaissance » et de chercher à définir une éthique politique de cet acte performatif, une éthique qui à la fois tient compte des apports des divers chercheurs contemporains en psychologie et dans les sciences sociales… et de les discuter.

La collection « NRF essais » vient de publier trois ouvrages d’Axel Honneth. Ils sont d’inégale importance, mais les deux premiers tracent une excellente voie pour la compréhension du Droit de la liberté, un écrit philosophique majeur des premières décennies du XXIe siècle paru en Allemagne en 2011. Le Déchirement du social destiné au lecteur français réunit, outre des études sur Kant, Fichte et Hegel, des textes portant pour la plupart sur des penseurs français de Lévi-Strauss à Bourdieu avec Rousseau et Bergson en filigrane. Échelonnés sur vingt-cinq ans, ils mettent en relief l’évolution théorique de Honneth. Ses hypothèses s’enrichissent dans leur confrontation avec des penseurs qui développent « une logique de l’échec nécessaire de l’interaction humaine » (Sartre) ou mettent en lumière « le potentiel de créativité inépuisable » du sujet et du langage (Castoriadis), pour ne retenir que deux exemples. Les Pathologies de la raison renouent avec la première génération de l’École de Francfort (Adorno), Walter Benjamin… et débattent avec la psychanalyse et la théorie de la justice. À travers un long dédale, Honneth cherche à montrer qu’à la différence des classifications morales qui parlent d’« aliénation », de « réification », d’« exploitation » et de « discrimination » pour qualifier les sociétés modernes, la lutte pour la reconnaissance est à la fois l’indicateur d’une pathologie sociale et l’indice d’une injustice. La « reconstruction normative » cherchera à suivre l’intrication de ce qui a longtemps paru s’exclure : la réalisation de l’individu d’un côté, la répartition équitable des libertés de l’autre.

Le nouveau grand opus de Honneth Le Droit de la liberté (Das Recht der Freiheit) porte en sous-titre Esquisse d’une éthicité démocratique. Il reprend donc une idée chère à l’auteur, celle d’une forme de vie sociale spécifiquement moderne capable d’assurer la libre réalisation de chacun sur la base de sa pleine participation à des relations de reconnaissance. Ne pouvant nous appesantir sur le détail de cet ouvrage capital, signalons deux de ses apports. La liberté y occupe la place centrale, prenant le pas sur la reconnaissance et l’intégrant dans sa dimension « sociale ». La raison en est la conception que les membres des sociétés post-traditionnelles se sont forgée d’eux-mêmes, et la place fondamentale que la liberté occupe au milieu des valeurs et concepts constitutifs de l’idée de modernité. Par ailleurs, les institutions, avec le poids de leur complexité historique, prennent la place naguère accordée aux seules relations interpersonnelles.

Sur ces points et dans ce livre tout en triades (trois parties et trois chapitres à l’intérieur de chaque partie), la présence de Hegel est déterminante. Non pas le Hegel de 1807 qui fait de la lutte pour la reconnaissance une des figures de la « conscience de soi », mais celui de La Philosophie du droit (1820). Honneth y puise surtout la thèse d’un couplage systématique entre théorie normative de la justice et analyse critique des transformations sociales de la modernité. Il se démarque ainsi d’un courant kantien dont les représentants contemporains seraient Rawls et Habermas qui définissent de manière a priori des principes normatifs (celui d’une redistribution équitable des richesses ou d’une discussion sans contrainte), pour ensuite seulement réfléchir à leur application dans la réalité sociale. Pour Honneth, une philosophie normative, tout en portant un diagnostic critique sur son époque, doit pouvoir se donner les moyens théoriques de cerner au plus près les transformations historiques de la modernité.

Dans la première partie de l’ouvrage, Honneth trace une histoire du concept moderne de liberté. Avec Hobbes, la « liberté négative » consiste à refuser tout assujettissement extérieur ; avec Rousseau et Kant, la « liberté réflexive » cherche à se donner à soi-même sa propre loi ; avec Hegel et le jeune Marx, nous passons à une « liberté sociale » qui nous sort de la « possibilité de la liberté » à son « effectivité » : la société doit fondamentalement être structurée de manière à ce que chaque sujet humain perçoive dans la réalisation de la liberté de ses congénères l’indispensable condition à la réalisation de sa propre liberté. La reconnaissance mutuelle est la condition nécessaire à la réalisation collective des libertés individuelles. Mais la « liberté négative » et la « liberté réflexive » ne perdent pas leur importance : elles servent à se démarquer de l’ordre éthique existant, sans parvenir à la complétude.

La dernière partie du livre, intitulée « La réalité de la liberté », expose les sphères institutionnelles où s’incarnent concrètement les formes modernes de la « liberté sociale ». Elles couvrent trois domaines : les relations interpersonnelles (amitié, relations intimes, familles), l’économie de marché (consommation et travail), la formation démocratique et la volonté collective. Dans la réalité présente, seul le premier semble donner satisfaction à travers l’évolution de la famille et la « démocratisation » des relations interpersonnelles. Sur le plan économique, la concurrence individuelle l’emporte sur la coopération sociale. Au niveau politique, prédominent « l’apathie » et une logique d’anomisation et d’atomisation suite principalement à l’assujettissement des médias de masse au « consumérisme privé ».

La « reconstruction normative » ne peut imposer à l’histoire son cours. Elle peut en souligner les pratiques et soutenir les luttes pour la réalisation de « l’éthicité démocratique ».


 
 
© Juergen Bauer
La lutte pour la reconnaissance est à la fois l’indicateur d’une pathologie sociale et l’indice d’une injustice.
 
BIBLIOGRAPHIE
Le Droit de la liberté, Esquisse d’une éthicité démocratique de Axel Honneth, traduit de l’allemand par Frédéric Joly et Pierre Rusch, Gallimard, 2015, 600 p.
Ce que social veut dire, I. Le Déchirement du social. II. Les Pathologies de la raison de Axel Honneth, traduits de l’allemand par Pierre Rusch, Gallimard, 2013 et 2015, 346 p. et 400 p.
 
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