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2018-09 / NUMÉRO 147   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Enquête
Des Prix, à tout prix


Par Pierre Leroy
2017 - 12
Voilà, les lauriers sont coupés : la saison des grands prix littéraires parisiens, qui donne au mois de novembre un parfum particulier, prend fin ces jours-ci. Au moment où ces lignes sont écrites, seul le prix Interallié reste à décerner.

Comme chaque année, la presse s’est emparée dès la fin du mois d’août d’une vingtaine de titres parmi les 400 romans arrivés en avalanche pour la rentrée et les a ressassés à courant continu. Les mêmes se sont retrouvés, en combinaisons aléatoires, avec quelques autres quand même, dans les premières listes de chaque prix.

Comme chaque année également un livre qui faisait l’objet de toutes les attentions et se trouvait placé dans toutes ces listes n’a finalement pas reçu de distinction, puni sans doute, malgré ses promesses, de sa trop nouvelle notoriété. Il s’agit, pour le nommer, du remarquable ouvrage d’Alice Zeniter. L’Art de perdre (Flammarion) qui raconte, en trois générations, l’histoire d’une famille kabyle dont le grand-père, paysan devenu notable de son village, faute d’avoir fait le « bon choix » (il n’a pas cru à l’indépendance), devra fuir l’Algérie pour la France en 1962 dans les rangs des harkis. L’auteur retrace l’injuste violence de cette destinée, puis celle des deux générations suivantes. Sa réussite ne lui a jusqu’ici valu que le Goncourt des lycéens. Elle garde toutefois encore une chance, étant une des quatre finalistes de l’Interallié.
Le premier des grands prix dans l’ordre chronologique, celui de l’Académie française, est allé avec beaucoup de justesse à Daniel Rondeau pour Mécaniques du chaos (Grasset). Celui-ci a capitalisé ses expériences de journaliste, d’éditeur, d’ambassadeur et de grand arpenteur des pays du Levant pour sculpter, avec un vrai talent de conteur pédagogue, une fresque romanesque étourdissante plongeant ses racines dans le choc de civilisation qui secoue notre monde et où s’interpénètrent dans un engrenage implacable, affairisme, politique et religion. Rondeau avait présenté sa candidature il y a un an pour entrer à l’Académie française, au siège de René Girard, qui fut, au XVIIe siècle, celui de Bossuet. Peut-être son prix vaut-il invitation à une nouvelle tentative ?

Quelques jours après, le Goncourt était attribué à Éric Vuillard pour L’Ordre du jour (Actes Sud) et le Renaudot à Olivier Guez pour La Disparition de Josef Mengele (Grasset). Le premier n’était pas dans les citations de la « rentrée », ne serait-ce que parce qu’il avait été publié en mai. Le second au contraire était abondamment mis en avant. Ils se rejoignent dans l’indubitable qualité de leurs récits, dans leur engagement respectif et dans l’unité de leur sujet : le nazisme. Vuillard avec un texte bref plonge avec brio et âpreté dans la mécanique d’aveuglement et de corruption qui conduira à l’arrivée d’Hitler au pouvoir et à la mise en route de la machine de guerre nazie. Guez, lui, aborde avec minutie et froideur la vie de Josef Mengele, médecin S.S. d’Auschwitz qui envoya 400 000 personnes à la chambre à gaz. 

Il faut aussi citer le Médicis, donné à Philippe Jaenada pour La Serpe (Julliard), roman qui reprend et dissèque un fait divers dont le « héros », Henri Girard, jugé pour avoir assassiné son père, sa tante et leur bonne en 1941, aura la tête sauvée par Me Maurice Garçon au terme d’un procès retentissant, s’exilera au Venezuela et reviendra en France pour y publier, sous le nom de Georges Arnaud, un livre qui fera date, intitulé Le Salaire de la peur.

Quant au prix Décembre, le seul qui soit doté (30 000 € pour le vainqueur), il échoit à Grégoire Boullier pour Le Dossier M (Flammarion). Un « pavé tendance lourde » pour reprendre le titre d’un journal du soir : 900 pages qui explorent dans le détail l’histoire d’un amour défait et n’en constituent que la première partie, un tome II étant annoncé. L’entomologie fait-elle littérature ? « Un immense roman raté » selon Frédéric Beigbeder dans le Figaro Magazine, « une lecture fascinante » selon Jérôme Dupuis dans L’Express… 

On notera que de tous les livres cités ici, seul celui de Rondeau est un vrai roman, fruit de l’invention et de la mise en scène, avec ses personnages et ses rebondissements. Les autres puisent dans les événements du passé, dans les faits divers ou dans l’autofiction. Le roman traditionnel, c’est une orientation amorcée depuis quelques années, disparaît au profit de la réinterprétation littéraire d’événements, petits ou grands, dont le résultat est difficile à qualifier : roman ou essai ? Éric Vuillard dit lui-même qu’il « fait les poches de l’histoire ». C’est un fait et pas un reproche : souvent la réalité dépasse la fiction, comme le dit un dicton bien connu. Le jury du prix des Prix nous dira, le 14 décembre au soir, ce qu’il aura préféré. Il ne retiendra qu’un livre !
 
 
D.R.
Le roman traditionnel disparaît au profit de la réinterprétation littéraire d’événements
 
2018-09 / NUMÉRO 147