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2018-05 / NUMÉRO 143   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Enquête
Des chiffres et des lettres


2018 - 03

Une bien étrange affaire, fort inhabituelle, bruisse depuis longtemps au sein du petit monde parisien des collectionneurs de manuscrits et livres rares, et ne semble pas prête à s’arrêter de le faire. Elle est associée au nom de la société Aristophil, créée il y a quelques années et à celui de son fondateur, M. Lhéritier. Celui-ci eut au cours des années 90 la lumineuse idée de faire des manuscrits littéraires, archives ou correspondances de célébrités du domaine culturel ou scientifique, un objet de placement fructueux comme d’autres le font avec des actions cotées en bourse ou des immeubles. La souscription, par des épargnants sollicités à cet effet, de parts de fonds d’investissement devait permettre de réunir les capitaux nécessaires aux acquisitions par ces fonds, thématiques ou spécialisés, de pièces significatives sur le marché. La hausse des cotes et la revente programmée des éléments acquis quelques années après leur achat devait permettre de verser un intérêt aux épargnants et de leur laisser entrevoir une perspective de plus-value alléchante. On servirait à ces derniers un supplément d’âme en leur assurant qu’au-delà d’un placement traditionnel, leur souscription les rendrait détenteurs d’un morceau du patrimoine intellectuel du pays dont ils participeraient ainsi à la conservation.

 

Plusieurs centaines de démarcheurs furent ainsi chargés de vendre aux « intéressés » cette « solution alternative de diversification patrimoniale », destinée à être mise en lumière par des expositions et manifestations diverses et à bénéficier d’une fiscalité avantageuse si les parts étaient conservées par le même acquéreur pendant au moins cinq ans. De là, pour être le plus alléchant possible, à s’engager sur un revenu minimum de l’investissement de 8% l’an et à un rachat des parts avec une plus-value assurée, il n’y eut qu’un pas, qui fut fait. De là à surévaluer les éléments acquis grâce à quelques complicités bien placées dans le milieu professionnel, pour produire des cotes anormalement élevées dans les ventes aux enchères, témoignant ainsi de hausses continues, et permettant de justifier à leur tour les prix de souscription surévalués proposés aux épargnants, il n’y eut qu’un autre pas, allégrement franchi lui-aussi (ne citons à titre d’exemple que ce manuscrit d’Einstein acquis pour un peu plus de 500 000 $ et introduit dans les collections pour plus de 20 M€ !). De là à ne pas s’arrêter en si bon chemin et à revendre le moins possible (et pour cause !), s’obligeant en conséquence à utiliser les souscriptions nouvellement recueillies pour financer tant les sorties demandées par les porteurs plus anciens que les importants frais de fonctionnement de l’organisation (création d’un musée…), il y eut encore un autre pas, impossible à éviter. Jusqu’au désastre, celui de l’étranglement du système, de l’impossibilité de rembourser et de la révélation de leur déconfiture aux épargnants crédules qui avaient fait confiance à ce nouvel Eldorado à connotation culturelle. Certains d’entre eux, des braves gens, souvent modestes, avaient confié toute leur épargne à Aristophil…

 

La Direction générale de la Concurrence, puis les enquêteurs de la Brigade financière, saisis, ne purent autrement conclure qu’en caractérisant la « cavalerie » ainsi mise en œuvre et en transmettant le dossier à la justice. Celle-ci, depuis 2015, se débat avec le sujet et avec les associations de porteurs qui, entre temps, se sont constituées pour faire valoir leurs droits et réclamer une juste indemnisation. Ne connaissant pas le milieu ni ses opérateurs, elle le fait maladroitement. Elle a à trancher le sort de plusieurs milliers d’épargnants face aux 130 000 pièces emmagasinées par Aristophil, mais se montre incapable de choisir les meilleurs professionnels susceptibles de la conseiller, incapable de faire mettre en œuvre les structures aptes à avancer le plus efficacement possible vers le moins mauvais dénouement, incapable d’intéresser l’État à une solution de sauvegarde passant par la création d’une société de défaisance pour indemniser les épargnants à hauteur de la valeur réelle du patrimoine estimé d’Arsitophil et permettre avec du temps la mise sur le marché de celui-ci dans des conditions raisonnées et étalées. Non, au lieu de cela elle déclare la mise en liquidation judiciaire d’Aristophil et mandate, pour organiser la vente corrélative de l’ensemble des pièces, le Commissaire-Priseur Claude Aguttes, professionnel connu mais qui n’est en rien un spécialiste des manuscrits et dont l’étude, de surface moyenne, ne paraît pas adaptée à l’ampleur de la dispersion requise. Car l’écoulement de cet ensemble finalement hétéroclite et inégal, mais qui contient des pièces exceptionnelles, demandera trois cents ventes aux enchères, ce qui, à raison d’une vente par semaine, devrait durer 6 ans et être accompagné d’autant de catalogues destinés à présenter les pièces. Un travail colossal si on veut bien le faire. Et une perspective qui affole les professionnels du secteur, libraires, experts, maisons de vente, tout aussi bien que les collectionneurs. Car le marché auquel on s’adresse est tout petit et l’effet de saturation engendré par ces opérations risque de le plomber sans appel, si la surabondance de l’offre écrase les prix pour une durée indéterminée.

 

Une première vente dite « inaugurale » et censée être emblématique a eu lieu fin décembre dernier. Regroupant deux cent pièces représentatives de la collection, on en attendait 12 à 16 M€. Elle n’en a rapporté que 3. D’une part parce qu’un tiers des lots n’ont pas trouvé preneur. D’autre part parce que deux éléments majeurs, frappés in extremis d’une interdiction de sortie de territoire, ont été retirés de la vente en vue d’une éventuelle négociation de gré à gré : le manuscrit des deux Manifestes du surréalisme d’André Breton, et ses documents annexes, estimés ensemble de 4,5 à 5,5 M€, et le fameux rouleau du marquis de Sade, manuscrit intégral des 120 journées de Sodome, estimé à peu près autant (un prochain article sera consacré à l’aventure romanesque de ce fameux rouleau). La Bibliothèque nationale de France pourrait être intéressée par ces deux éléments à grande valeur historique, encore faut-il se mettre d’accord sur un prix, qui peut être assez éloigné de l’estimation proposée, et en trouver le financement. La seule pièce importante ayant tiré son épingle du jeu est le manuscrit de Balzac Ursule Mirouët, complet de ses 145 feuillets, parti pour 0,9 M€ sur une estimation de 0,8 à 1,2 M€.

 

Mystères, doute et précipitation, absence de négociations préalables sur certains pièces susceptibles de faire l’objet de ventes privées, médiocre scénarisation de la vente, pas de mise en lumière internationale : les conditions de l’échec étaient réunies. Depuis, plus rien, aucun calendrier ni annonce des ventes à venir. Les épargnants ruinés attendront. Nous aussi. Décidément, les chiffres ne font pas nécessairement bon ménage avec les lettres.

 
 
D.R
« Décidément, les chiffres ne font pas nécessairement bon ménage avec les lettres. »
 
2018-05 / NUMÉRO 143