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2018-08 / NUMÉRO 146   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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Enquête
Le destin romanesque du fameux rouleau de Sade


Par Pierre Leroy
2018 - 04
Les manuscrits littéraires ont parfois des destins inouïs qui font de leur survie une inimaginable aventure. Nous évoquions ici même, dans le numéro du mois dernier, à propos de « l’affaire » Aristophil, ce fonds d’investissement qui a mené des millions d’épargnants à leur perte, l’existence, dans les actifs de ce dernier, du fameux « rouleau » du marquis de Sade.

C’est en 1785, entre les murs de la forteresse de la Bastille à Paris où il est enfermé en raison de lettres de cachet obtenues par sa belle-famille, que Sade jette sur le papier le texte des Cent vingt journées de Sodome, peut-être son œuvre la plus importante (tout au moins à ses yeux), celle en tous cas où il se livrera à un inventaire paroxystique des perversions les plus exacerbées que nourrit son imaginaire de prisonnier : c’est l’évasion par la plume. « En prison entre un homme, il en sort un écrivain » dira de lui Simone de Beauvoir. Espionné sans trêve par ses gardiens, très curieux de ses moindres faits et gestes, il tremble évidemment de voir détruit ou confisqué son précieux travail : c’est pour cela qu’il le mettra progressivement au net en le copiant sur des petites feuilles de douze centimètres de large, qu’il collera bout à bout pour aboutir à une longue bande de plus de douze mètres de long, remplie de son écriture devenue microscopique, enroulée sur elle-même et facilement dissimulable entre les pierres de la prison. Il y met un point final à la fin du mois de novembre. Puis le temps s’écoule jusqu’au 2 juillet 1789 où, apprenant qu’en raison des troubles prérévolutionnaires qui agitent Paris la promenade des prisonniers est suspendue, Sade décide, avec un portevoix, d’ameuter les passants en criant son indignation.

Maîtrisé par la garde, il est alors enfermé dans sa cellule jusqu’à la nuit puis exfiltré en direction de l’hospice de Charenton, « nu comme un ver » dira-t-il et sans pouvoir emporter le moindre effet personnel, sur ordre du gouverneur de Launay qui voit là l’occasion de se défaire d’un homme « que rien ne peut réduire ». Quelques jours plus tard, le 14 juillet, intervient la prise de la Bastille par le peuple qui non seulement libère les prisonniers, balade la tête du gouverneur au bout d’une pique, mais aussi commence à détruire la forteresse.

C’est là que le rouleau débute sa longue cavale. Trouvé dans les décombres par un certain Arnoux de Saint-Maximin, il est vendu au marquis de Villeneuve-Trans. On le retrouve en 1900 aux mains d’un psychiatre berlinois, Iwan Bloch, inventeur de la sexologie, qui l’édite de façon extrêmement fautive sous le pseudonyme d’Eugen Dühren en le présentant non comme une œuvre littéraire mais comme un cas clinique représentatif des « perversions françaises ». Le vicomte Charles de Noailles et sa femme Marie Laure, grands mécènes du monde de l’art, dépêchent un peu plus tard l’écrivain Maurice Heine pour retrouver et acquérir le fameux manuscrit aux fins d’enrichir leur collection. Maurice Heine le publie à son tour en France dans les années 30 (l’édition « définitive » en sera donnée par Michel Delon dans la prestigieuse bibliothèque de la Pléiade, chez Gallimard, en 1990 : c’est « l’enfer sur papier bible » cher à Philippe Sollers). À la mort des époux Noailles, leur fille Nathalie en hérite. Un de ses amis, très proche dira-t-on, qui se pique d’expertise, souhaite lui emprunter en 1982 aux fins d’étude. Elle le lui remet, bien rangé dans la boîte de cuir qui l’abrite. Puis quelques mois plus tard le lui réclame. L’emprunteur lui rapporte le lourd étui : quand elle l’ouvrira peu après elle constatera qu’il est vide. L’ami l’a vendu, par l’intermédiaire d’un libraire, à un grand collectionneur suisse, Gérard Nordmann, héritier d’une entreprise de grande distribution connue. Après la mort de ce dernier en 2004, sa famille en fait dépôt à la Fondation Bodmer, l’importante institution de Coligny, au bord du Lac Léman, qui fait de son exposition un événement mondial.
Pendant ce temps, le fils de Nathalie de Noailles, Carlo Perrone, engage une procédure judiciaire en restitution auprès des tribunaux. Peine perdue, la justice suisse considère que les conditions dans lesquelles M. Nordmann a acquis le rouleau en font une propriété légitime, alors qu’en France, la Cour de Cassation en a confirmé le statut d’objet volé, propriété de la famille de Noailles. Mais la famille Nordmann veut vendre ce document, auprès duquel elle ne partage pas la passion paternelle. La Bibliothèque nationale de France est intéressée : mais il lui faudrait, pour aboutir, mener une double négociation, avec les Nordmann d’une part, et avec Carlo Perrone d’autre part, qui menace de faire saisir l’objet dès qu’il sera arrivé sur le territoire français. L’affaire devient beaucoup trop chère pour l’institution. C’est alors que Gérard Lhéritier entre en œuvre. Et réussit : il viendra lui-même chercher l’objet à l’aéroport de Genève, en mars 2014, pour le joindre à son édifice. C’est dans l’effondrement de celui-ci qu’il tombera dans les mains de la justice, en attendant son acquisition par une main secourable : la Bibliothèque nationale de France, peut-être, qui offrirait alors au rouleau maléfique un repos définitif, après deux cent trente années de vagabondage.
 
 
Quelques jours plus tard, le 14 juillet, intervient la prise de la Bastille. C’est là que le rouleau débute sa longue cavale.
 
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