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Qui censure le livre dans le monde arabe ?
Depuis longtemps habité par la hantise de la persécution, le discours dans les pays arabes n’en finit pas d’être la cible d’une censure d’autant plus absurde qu’avec la mondialisation de l’information, elle a peu de chance d’être efficace. Qui censure le livre ? L’Orient Littéraire a mené l’enquête au Liban, en Syrie, en Égypte, et dans les pays du Golfe.

Par Katia GHOSN
2009 - 04
Les sujets qui tombent sous le coup de la censure sont traditionnellement ceux qui touchent à la religion, la politique et la sexualité. Les livres qui abordent la sexualité sont moins tabous au Liban et en Syrie que dans les autres pays arabes. En matière politique, la censure varie selon les humeurs changeantes du clan politique au pouvoir ; un livre condamné aujourd’hui peut ne plus l’être demain. Le domaine religieux reste, excepté pour la Syrie qui se veut un régime laïc, celui où la censure s’exerce avec le plus de férocité. 
 
Religion, politique et sexualité

Le plus dangereux, c’est lorsque la censure, intériorisée, pousse les auteurs à l’automutilation. Les paroles d’Antoun Maqdessi, penseur syrien ayant longtemps dirigé le département des publications au ministère de la Culture, sont à ce sujet éloquentes (al-Adâb, juillet-août 2002) : « Je sais ce que veut le Baas et ce qu’il ne veut pas. Je connais en plus l’intérêt de mon pays. Nous n’avons pas de problème de censure de livres. Nous connaissons les limites. Je les dépassais des fois, de manière acceptable. Mais les employés, eux, ont peur. »

La censure prend un visage différent au gré des susceptibilités dans le pays en question. Ces différences de forme ont pourtant un seul dénominateur commun : un déficit croissant de liberté, de rationalité et de démocratie. 

Le rôle de la Sûreté générale au Liban

La loi sur les imprimés, promulguée le 14-9-1962, déclare (article premier) l’édition, l’impression et la diffusion libres. Cette liberté est toutefois conditionnelle et ne doit en aucun cas porter atteinte à la moralité publique, au sentiment national ou religieux et à l’unité nationale. Les ouvrages importés sont également sommés de respecter la loi (article 50). Plusieurs livres sont ainsi tombés sous le coup de la censure dont entre autres Hadiqat al-hawâs (Le jardin des sens) du poète Abdo Wazen et Da Vinci code de Dan Brown, affaire soulevée d’ailleurs par L’Orient Littéraire dans son premier numéro de juillet 2006. La poursuite judiciaire contre Layla Baalbaki pour son recueil de nouvelles Rihlat Hanân ila al-qamar (Le voyage de Hanan à la lune) est l’une des premières affaires de censure. Non moins célèbre, le procès contre Naqd al-fikr al-dînî (Critique de la pensée religieuse) du penseur syrien Sadeq Jalâl al-Azm.

Au Liban, l’inspection du livre ne se fait qu’après publication. Paradoxalement c’est une instance militaire, la Sûreté générale, qui, dans un Liban démocratique, examine le livre afin d’approuver ou non sa diffusion. Certains livres sont interdits pour les moins de 18 ans, d’autres n’ont droit de circulation qu’à l’étranger.

Le livre reste pourtant soumis aux aléas d’un confessionnalisme archaïque. En cas d’atteinte aux mœurs ou à la doctrine, les bureaux de censure inhérents aux instances religieuses, les plus influents étant le Centre catholique d’information et Dar al-Fatwa, peuvent adresser directement une lettre à la Sûreté générale souhaitant l’interdiction du livre suspecté, souhait que la Sûreté générale s’empresse d’exécuter comme un ordre inviolable. Le projet présenté en 2006 par le ministre de la Culture de l’époque Tarek Mitri prévoyant qu’un comité juridique dépendant de son ministère soit en charge de la censure n’a toujours pas vu le jour.

Le Liban, emboîtant le pas au voisin syrien, boycotte systématiquement tout ce qui a trait à Israël. Asrâr makchoufa (Secrets dévoilés) fut interdit parce qu’il aborde les rapports présumés de l’Église maronite avec l’État d’Israël pendant la période du mandat.

Selon Riad el-Rayyés, propriétaire de la maison d’édition du même nom, « la longue et pénible expérience avec la censure pourvoit ceux qui font le métier du livre des moyens de la contourner ». L’ouvrage de Assadeq al-Nayhoum, al-Islâm fi al-’asr (L’islam en otage), interdit après sa seconde édition, est réédité en Syrie puis réintroduit au Liban. L’interdit freine alors sa commercialisation officielle mais non la divulgation du contenu par ceux qui savent où et comment le trouver.

Dans son premier rapport annuel, Skeyes, centre de défense des libertés médiatiques et culturelles, dépendant de la Fondation Samir Kassir et fondé en 2008, a enregistré plusieurs infractions contre la liberté d’expression au Liban, en Palestine, en Syrie et en Jordanie, pays qu’il couvre pour le moment. Rien qu’en Jordanie, note le rapport, trente ouvrages ont été en 2008 la cible d’une censure farouche. Reste qu’au Liban, le livre subit moins de pressions que dans les pays voisins. 

Les ciseaux de la censure en Syrie et en Égypte

En Syrie, les lois martiales furent imposées suite à l’état d’urgence déclaré le 8 mars 1968. Tout ce qui est soupçonné de porter atteinte à la sécurité de la nation est violemment réprimé. Pour parer à d’éventuels dérapages, toute édition doit impérativement recevoir l’accord préalable du ministère de l’Information. Des centaines de manuscrits ont péri de la sorte dans les tiroirs des censeurs. Un ouvrage interdit peut toutefois y circuler officieusement s’il est publié par une maison d’édition étrangère.

Désormais plus regardante en matière de sexualité, la censure reste favorable à la critique du radicalisme islamique. Les livres de Nasr Hamed Abou Zeid, et ceux de Assadeq al-Nayhoum interdits en Égypte et au Liban ont feu vert en Syrie. D’après Subhi Hadîdi, écrivain syrien en exil à Paris, « la censure nuit certes à la créativité, mais loin de l’étouffer, elle crée paradoxalement chez les auteurs une dynamique réactionnelle – mais non réactive – les incitant à trouver les moyens d’en libérer leurs écrits ».

En Égypte, les affaires de censure portées devant l’instance judiciaire n’ont de démocratique que le nom. Le ministère de l’Information ne s’arroge pas seul le droit à la censure. L’Académie des recherches islamiques, cellule de censure d’al-Azhar, reste la plus intransigeante des censeurs égyptiens. Après avoir fait examiner par une commission d’oulémas les ouvrages portant atteinte à l’islam, al-Azhar appelle à leur saisie. En 1926, De la poésie anté-islamique de Taha Hussein est jugé hérétique. Awlâd Hâratîna (Les Fils de la médina) de Naguib Mahfouz est accusé d’avoir désacralisé la doctrine islamique et réédité en Égypte par Dâr al-Chourouq seulement en 2006. Considérés blasphématoires, les ouvrages de l’écrivaine et militante féministe Nawal al-Saadawi sont systématiquement condamnés. Le roman de Youssef Zaydân Azazil qui vient de remporter le Booker arabe avait déjà soulevé dès sa parution en 2008 le tollé de l’Église copte. Et la liste est longue…

Al-Azhar n’intervient pas toujours directement. La législation égyptienne accorde à tout citoyen le droit de la hisba lui permettant de saisir la justice à chaque fois qu’il se sent offensé dans sa foi. La hisba signifie littéralement demande de comptes, contrôle, vérification. De connotation économique à l’origine (le mouhâsib est le contrôleur des prix) elle se transmue en police des mœurs et en moyen de répression politique.

La hisba dépend désormais du ministère public et ne peuvent y avoir recours que les personnes directement visées. Ce qui n’a pas freiné les abus pour autant. En 1993 par exemple, l’universitaire et islamologue libéral Nasr Hamed Abou Zeid est accusé d’apostasie et condamné par la cour d’appel à s’exiler et à se séparer de son épouse.

Le gouvernement cède aux pressions d’al-Azhar et des députés proches des frères musulmans qui siègent à l’Assemblée nationale : des livres sont interdits en dépit de leur édition par l’Office général des palais de la Culture du Caire. Et la revue culturelle Ibdâ’ publiée par le ministère de la Culture n’hésite pas à recourir à l’autocensure. 

Le double visage des pays du Golfe

D’après Qassem Haddad, poète bahreïni, la censure se porte bien aux pays du Golfe et en Arabie saoudite, et les rares maisons d’édition dépendant des journaux locaux sont essentiellement à but médiatique et ne présentent aucun enjeu culturel sérieux. L’Arabie saoudite et les pays du Golfe ouvrent leurs frontières aux foires du livre, événements de plus en plus sollicités par les maisons d’édition qui y font leurs meilleures ventes. La Foire internationale du livre de Riyad tend même à surpasser celle du Caire. Le comité d’organisation de ces foires prône une politique d’ouverture qui est loin d’être celle exercée au quotidien sur la production et la réception de la culture. Ouverture toute relative car en à croire Hâni Nadîm (al-Akhbar, le 12 mars 2009), les matawi’a de la police de mœurs saoudienne s’y présentent incognito à la recherche des titres diffamatoires. Un agent du ministère de l’Information revient par la suite pour confisquer les livres incriminés. Le constat amer de Qassem Haddad, à savoir que « la démocratie évoquée dans nos pays est une illusion vide de sens », ne promet pas pour le livre un avenir plus radieux. 

Des progrès restent à faire dans le monde arabe pour abolir la censure et permettre à la liberté d’expression de s’exercer pleinement. Mais sans une démocratisation des régimes, comment espérer un meilleur respect des libertés publiques ?


 
 
Un seul dénominateur commun entre les pays arabes : un déficit croissant de liberté, de rationalité et de démocratie.
 
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