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2019-09 / NUMÉRO 159   RÉAGISSEZ / ÉCRIVEZ-NOUS
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La victoire de la vie sur l’idéologie
La disparition de Naguib Mahfouz le 30 août 2006 laissera un grand vide dans la littérature arabe dont il était le symbole. Inhumé au Caire, cet écrivain attachant est définitivement entré dans le monde des immortels.

Par Jabbour DOUAIHY
2006 - 09

Naguib Mahfouz vient de nous quitter à l’âge de 95 ans. Le lauréat du prix Nobel de littérature 1988 a assez vécu et écrit pour assurer la prospérité à un genre qui, avant lui, était encore balbutiant et improbable dans l’espace culturel arabe. S’il n’en est pas le pionnier, il est du moins celui par qui le roman arabe est devenu le mode d’expression privilégié de la modernité émergente dans ses déclinaisons sociales, politiques et humaines. Son œuvre monumentale (une cinquantaine de romans et de recueils de nouvelles) résume à elle seule toutes les possibilités de ce genre foisonnant et protéiforme.

Entre les petits destins cairotes de Hams al-junun (« Chuchotements de la folie », 1938) et les petits textes oniriques de Ahlam fatrat al-naqaha (« Rêves de convalescence », 2005), Mahfouz explore l’inspiration pharaonique du roman historique (prétexte à une comparaison compréhensible entre une grandeur passée et une « décadence » actuelle) pour aborder ensuite, avec une maîtrise digne des plus grands noms du roman universel, l’écriture réaliste avec, entre autres, Khan al-Khalili (1946) et Zuqaq al-Midaqq (« Passage du mortier », 1947), où fourmillent et se croisent des personnages et des drames, érigeant ainsi Le Caire populaire en un espace littéraire aussi riche et aussi « réel » que le Paris « fictif » de Balzac ou de Zola. Sa fameuse trilogie (Bayn il-qasrayn, « Impasse des deux palais », Qasr al-chawq, « Le Palais du désir » et al-Sukkariya, « Le Jardin du passé », 1956-1957), saga familiale des Abdul Jawad entre la Première Guerre mondiale et la révolution nassérienne de 1952, vient couronner l’entreprise de « mise en roman » d’une société égyptienne avec ses antagonismes et sa diversité (brillamment représentée par des types humains inoubliables et des personnages romanesques hautement typés) face à l’histoire mouvementée du XXe siècle. Un grand succès qui n’empêchera pas Mahfouz d’aborder une nouvelle dimension de l’art romanesque, le récit-parabole. Il fera ainsi date – et suscitera une polémique frôlant le scandale avec la condamnation d’al-Azhar– en publiant Awlad haretna (Les fils de la médina) qui ne paraîtra en livre qu’en 1967 à... Beyrouth. Cet ouvage, transposition de l’histoire de l’humanité, « procès » des trois religions monothéistes dans un modeste quartier du Caire comme certains ont voulu le lire, sera suivi par un grand nombre d’autres romans caractérisés par ce même réalisme social et par la même tentation allégorique : les pratiques policières et la culture arriviste sous Nasser dans al-Less wal-kilab (Le Voleur et les chiens, 1961), le cercle corrompu des intellectuels et des artistes dans Tharthara fawq al-Nil (Péroraisons sur le Nil, 1965), les séquelles de la défaite de juin 1967 à travers la clientèle d’un café dans al-Karnak (1974) ou l’épopée des marginaux dans al-Harafish (Les Gueux, 1977). Le cinéma égyptien, avec une soixantaine d’adaptions dont des scénarios écrits directement par le romancier lui-même, aura contribué à la popularisation du climat et des « types » mahfouziens aux quatre coins du monde arabe.

Romancier de la ville par excellence, amoureux de ce Caire qu’il n’a quitté que deux fois de son vivant, Mahfouz appartient à une génération libérale attirée par Saad Zaghloul. Il conservera toute sa vie une attitude critique envers les régimes autocratiques et restera à l’écart du raz-de-marée nassérien et de toute forme d’idéologie panarabe ou islamiste pour en payer le prix dans sa chair vers la fin de sa vie. Partisan de la paix, il fut le principal artisan d’un imaginaire littéraire arabe et célébra dans son œuvre la victoire de la vie sur l’idéologie.


Les Œuvres romanesques de Naguib Mahfouz sont disponibles dans la collection Thesaurus chez Actes Sud / Sindbad.
À paraître en octobre : Son Excellence, dans la collection «  Littératures contemporaines » chez Actes Sud / Sindbad, et en janvier : Mémoires, un livre d’entretiens avec Mahfouz par le critique littéraire égyptien Ragaa Naqqash.

 

La main que j’ai embrassée Témoignage d’Ahlam MOSTAGHANEMI

Pour moi, Naguib Mahfouz aura toujours 87 ans, l’âge qu’il avait lorsque je l’ai rencontré le 11 décembre 1998. Ce jour-là était le jour de son anniversaire et la date à laquelle il m’a remis le prix qui porte son nom. Mon bonheur de le rencontrer surpassait alors ma joie de recevoir cette distinction. Il est des rencontres littéraires qui, quoique brèves, marquent plus profondément par la personne de l’écrivain que par ses œuvres.

Je me souviens de son petit appartement de la rue du Nil : une entrée modeste garnie de paniers de fleurs fanées ; sur le seuil, un chat miséreux somnole. Mahfouz, qui n’a pas abandonné sa ville et a rarement quitté sa maison, nous a appris que l’écriture est un lieu de vie et que l’écrivain demeure dans ses livres. Voilà pourquoi il ne se sentait nullement gêné de vous accueillir en pyjama et en robe de chambre.

Il était affable, courtois, hospitalier... Seule, j’ai saisi son chagrin orgueilleux lorsqu’il m’a confié qu’il n’avait pu lire mon roman parce qu’il avait progressivement perdu la vue. Aussi m’entendait-il difficilement parce qu’il était à demi sourd. Durant notre rencontre, il se tenait constamment la main droite comme pour s’assurer qu’elle était toujours là. Car Naguib Mahfouz est mort en 1994, le jour où on a « assassiné » sa main droite suite aux coups de poignard assenés par l’ignorance.

Les obscurantistes ont volé sa main, sa vue, son ouïe et l’ont laissé vivre avec le cadavre d’une main. Est-il plus difficile pour un écrivain que de vivre avec une main morte ? C’était l’année où des terroristes avaient assassiné en Algérie soixante-dix écrivains et journalistes accusés du crime d’écrire. Je me suis inclinée pour lui embrasser la main et j’ai demandé à un photographe d’immortaliser cet instant comme un défi aux criminels et en hommage aux écrits qui ne verraient plus le jour.

Je suis fière d’avoir embrassé la main de Naguib Mahfouz, non par égard pour son génie ni par respect pour son parcours, mais par honte devant la fatalité de son sort à l’heure du malheur arabe. Mahfouz n’était pas seulement le lauréat du prix Nobel de littérature, il portait aussi le cadavre de la main qui a fait notre gloire et qu’on a mutilée parce que nous sommes une nation qui a l’art de détruire tout ce qui est beau. Il était temps pour cette main dont le spectre m’a longtemps hantée de se reposer enfin...

Naguib Mahfouz, cet homme épris de ponctualité, affaibli par la maladie, demandait toujours à son lecteur, quand il écrivait une dédicace, d’ajouter les points et les accents sur les lettres qu’il avait tracées. Cette fois-ci, il a confié au destin le soin de mettre un point final au long chapitre de sa vie...

 
 
© Sophie Bassouls / Opale
 
2019-09 / NUMÉRO 159