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L’Institut du monde arabe, une vitrine fragile
L’Institut du monde arabe attire un large public grâce à ses grandes expositions annuelles, mais peine à éponger ses dettes colossales. Quel avenir pour ce lieu culturel dont la mission – faire connaître le monde arabe – devient de plus en plus nécessaire ?

Par Lucie Geffroy
2006 - 08

« L’Institut du monde arabe, c’est l’histoire d’un immense gâchis. » Ce constat amer d’un cadre qui travaille à l’IMA depuis de nombreuses années est sans doute un peu exagéré. Mais il reflète bien le sentiment partagé par un grand nombre de personnes au sein même de l’institution. Créé il y a bientôt 20 ans pour favoriser le dialogue des cultures entre les mondes arabe et européen, l’IMA, haut lieu de la culture parisienne, semble en effet  ne plus avoir les moyens de ses ambitions.

En situation de cessation de paiement, il lui manque chaque année deux à trois millions d’euros pour boucler son budget qui s’élève en tout à 22 millions d’euros. La direction ne cache plus la nécessité d’un plan social prévu pour fin 2006 qui encouragerait le départ de 25 salariés – sur 150 – et l’on parle même d’une possible fermeture de la bibliothèque riche de 70 000 volumes.
 
Un million de visiteurs par an

Pourtant, l’IMA a toutes les apparences d’une affaire qui tourne. Installé en bord de Seine dans un magnifique bâtiment de verre et de métal signé Jean Nouvel, il accueille chaque année un million de visiteurs environ,  grâce notamment à ses grandes expositions patrimoniales : « Pharaon » a déplacé 700 000 visiteurs, « L’âge d’or des sciences arabes » plus de 170 000, « Le Maroc de Matisse » près de 350 000, 220 000 ont vu en 1999 « Liban, l’autre rive » qui présentait le patrimoine archéologique du Liban et les toiles de Khalil Gibran, etc.

Et ce n’est pas tout. « Notre bibliothèque accueille près de 450 étudiants par jour. Nous proposons chaque année jusqu’à 80 concerts de musique. Notre biennale des cinémas arabes est devenue la plus grande manifestation au monde sur le cinéma arabe, et le Salon euro-arabe du livre est très apprécié par les éditeurs spécialisés dans le monde arabe... sans parler de la librairie qui marche très bien », insiste Philippe Cardinal, responsable de la communication. Enfin, les fameux jeudis de l’IMA, ces conférences hebdomadaires animées par de grands noms de l’intelligentsia française et arabe font salle comble à tous les coups.
 
Un montage financier complexe

Mais alors qu’est-ce qui ne va pas ? « Pourquoi, comme s’interrogeait le quotidien Le Monde en février dernier, l’établissement est-il en difficulté financière chronique et pourquoi traîne-t-il cette réputation d’une institution portée à bout de bras par l’État français pour des raisons diplomatiques et qui ne remplit pas de rôle précis ? » Le projet de créer un établissement dédié à la culture arabe est né au lendemain du premier choc pétrolier en 1973. Jusqu’à son inauguration en 1987 par François Mitterrand, et même après cette date, les activités de l’IMA n’ont jamais été clairement définies. « Beaucoup de choses à l’IMA se sont faites de manière empirique, explique François Zabbal, responsable de la revue Qantara et des conférences de l’IMA. Coup de chance, la bibliothèque a bien fonctionné, mais le musée permanent a été un vrai fiasco car il est évident qu’on ne constitue pas une belle collection en empruntant à d’autres musées ! »

En outre, les statuts de l’IMA le définissent comme une fondation de droit privé financée à 60% par la France et à 40% par les 22 pays de la Ligue arabe à travers une contribution fixée au prorata du produit intérieur brut de chaque pays. Mais dès le début, les contributeurs arabes ont été défaillants. « Certains pays du Golfe, tels que l’Arabie saoudite, le Qatar ou encore la Libye, n’ont jamais payé leur contribution. En 1995, pour régler ce problème, le président de l’époque a proposé à tous les pays de régler leurs arriérés. En contrepartie, ils n’auraient plus rien à payer. Du coup, les mauvais payeurs se sont débarrassés de leur engagement et les bons payeurs ont cessé de payer. Nos problèmes financiers viennent en grande partie de ce montage assez complexe. Actuellement, la contribution des pays arabes s’élève à seulement 4% de notre budget total », explique Philippe Cardinal. « Comme toutes les institutions culturelles françaises, l’IMA traverse des difficultés. Mais nous dégageons  tout de même 47% de notre budget en fonds propres. Ce n’est pas si mal », tempère son directeur général, M. Mokhtar Taleb-Bendiab.

Une coquille vide ?

L’autre talon d’Achille de l’IMA, c’est sa direction. La direction de l’établissement serait « déconnectée de la réalité. » « Ce qui nous manque, nous confie une salariée, c’est une direction capable d’insuffler une vision sur le long terme, de proposer des perspectives. » Pour Mohammad Metalsi, directeur des actions culturelles, « le vrai problème, c’est qu’on constate un mépris de l’élite politique française vis-à-vis de notre institution. Notre ministère de tutelle, le Quai d’Orsay, ne sait pas ce que l’on fait et ne s’y intéresse absolument pas. On a parfois l’impression de n’être qu’une vitrine, une coquille vide. »

Malgré tout, à travers son action éducative auprès des scolaires, l’IMA a trouvé son point d’ancrage auprès des jeunes. « Nous organisons des expositions itinérantes, des ateliers de calligraphie auprès des jeunes de banlieue. Dans ce domaine, les retours sont très positifs » estime Radhia Dziri, l’assistante d’Ouerdia Oussedik, responsable de l’action éducative. Et  Mohammad Metalsi d’ajouter : « à la vue du contexte géopolitique actuel, l’IMA a encore une partition à jouer. En valorisant le dialogue des cultures, l’Institut du monde arabe peut être un lieu formidable de promotion de la paix. » En 2007, l’IMA fêtera ses 20 ans. L’âge de raison ?

 

 

Qantara, une revue indé-pendante et exigeante

Publiée par l’IMA à raison de quatre numéros par an, Qantara s’est imposée en une quinzaine d’années comme une revue incontournable pour qui s’intéresse au monde arabe et méditerranéen. « Dès le début, Qantara se voulait un titre généraliste et indépendant, et non un énième magazine institutionnel à la gloire d’une grande institution culturelle », souligne François Zabbal, son rédacteur en chef. Titre prestigieux, reconnu pour sa qualité et qui fait intervenir chercheurs et universitaires de renom, le magazine propose à chaque publication un grand sujet transversal sur le monde arabe. Exemples : « Ce que la science doit aux Arabes », « La saga des Arabes d’Amérique », « L’Égypte, une passion française », etc. « On nous reproche parfois d’être un peu trop orientalistes, reconnaît François Zabbal. Mais je crois que la sympathie pour le monde arabe passe aussi par cette vision parfois exotique.  Nous nous appliquons à contrebalancer le regard français en  adoptant un point de vue pluraliste. » Distribué en France et dans de nombreux pays arabes, Qantara est tirée à environ 17 000 exemplaires.
 

 
 
© G.Fessy / IMA
 
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