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Que reste-t-il de Gibran ?
à l’occasion du 75e anniversaire de sa mort et suite à la découverte aux États-Unis d’un document inédit de Barbara Young critiquant Les Ailes brisées, l’heure est venue de dresser le bilan de son œuvre.

Par Alexandre Najjar et Jabbour Douaihy
2006 - 07

Gibran occupe une place à part dans la littérature libanaise. Encensé par le public qui voit en lui le symbole de la réussite de l’émigré libanais à l’étranger et s’émerveille du succès du Prophète, considéré comme « l’ouvrage le plus vendu aux États-Unis après la Bible », il a toujours échappé à la critique. Mais que vaut vraiment son œuvre ?

Dans un livre iconoclaste, Khalil Gibran : un prophète et son temps, Robin Waterfield a été l’un des premiers à oser s’attaquer au mythe et à poser des questions qui dérangent. Il nous montre un Gibran tourmenté, alcoolique (il est mort d’une cirrhose), narcissique, fabulateur (il se disait prince et prétendait être né à Bombay...) et insinue qu’il aurait entretenu des relations homosexuelles avec son mentor Fred Holland Day. Contrairement à une idée reçue, Gibran ne vivait pas en ascète : sa vie amoureuse apparaît très tumultueuse et ses relations avec Gertrude, Charlotte ou Micheline (qui serait tombée enceinte de lui) n’avaient rien de platonique. Toute sa vie, Gibran aura été déchiré entre sa volonté de s’ériger en prophète et ses appétits « terrestres », ce qui expliquerait sans doute cette confidence faite à son ami Mikhaïl Neaïmeh : « I’m a false alarm ! » Non content d’égratigner l’icône, Waterfield s’efforce aussi d’établir que Gibran fut l’un des inspirateurs du mouvement « New Age » ce qui, à l’évidence, est très réducteur. à ces considérations, il convient d’ajouter que Gibran fut proche d’associations ou de sectes ésotériques plus ou moins « opaques » comme la franc-maçonnerie, la théosophie et le bahaïsme. Sur le plan littéraire, certains soutiennent que son œuvre manque d’originalité dans la mesure où Le Prophète s’inspire directement d’Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, et que Gibran fut, tout bien considéré, « l’homme d’un seul livre » . Quant à son œuvre picturale, elle est loin de faire l’unanimité : en tant que peintre, Gibran n’a pas innové, n’a pas su s’inscrire dans la modernité, s’est souvent répété. Les spécialistes vont même jusqu’à critiquer sa technique et la construction de ses tableaux. Sur le plan religieux, les thèses de l’auteur de Jésus Fils de l’homme se démarquent nettement des dogmes de l’Église catholique puisqu’elles remettent en cause la consubstantialité du Fils avec le Père et passent sous silence la rédemption et l’eucharistie. En outre, son attachement à la métempsychose le place définitivement en marge du christianisme... Mais ce n’est pas tout ! Dans un document inédit, daté du 22 juillet 1945, Barbara Young, la fidèle assistante de Gibran dans les dernières années de sa vie, écrit à M. Smith, chez l’éditeur new-yorkais Alfred A. Knopf, pour le dissuader de publier la traduction en anglais des Ailes brisées, sous prétexte que cette œuvre de jeunesse est rebelle, subversive et trop sentimentale et qu’elle a été reniée par l’auteur lui-même : « C’est un récit léger qui n’ajouterait rien à la grandeur de la Gibraniana, ni à son prestige... Tel que je le vois, ce texte est le fruit d’efforts déployés par un très talentueux jeune homme, à peine sorti de l’adolescence, s’essayant à sa première histoire romantique, par trop sentimentale, dont les émotions étaient excessives et qui n’avait pas encore appris à tempérer l’expression de ces émotions avec la retenue qui caractérisera son œuvre postérieure (...). Il n’est pas important de diffuser l’œuvre de jeunesse incon-sidérée et non révisée d’un grand homme. » Difficile, après avoir pris connaissance de cette lettre, de relire Les Ailes brisées avec les mêmes yeux !

Ces affirmations et ce document laissent perplexe. Mais ils ne sauraient discré-diter le personnage. Sur le plan humain, il est sans doute très sain de voir en Gibran autre chose qu’un prophète désincarné et de le considérer enfin comme un homme, tout simplement, avec ses faiblesses et ses travers. Sur le plan littéraire, force est de constater que si Gibran est toujours lu par des millions de lecteurs aux quatre coins du monde et si son œuvre est traduite dans plus de quarante langues, dont une quinzaine de fois en français, c’est que Le Prophète est bien un livre universel – qualificatif rare – et qu’il apporte à ses lecteurs des leçons de vie. Aussi la prétendue similitude de l’ouvrage avec l’œuvre de Nietzsche n’est-elle qu’apparente : nulle trace de nihilisme chez Gibran où Dieu occupe une place centrale. Et alors que l’écriture nietzschéenne est alourdie par un symbolisme pesant et par une éloquence emphatique, Le Prophète de Gibran est aérien, limpide, d’une simplicité déconcertante, animé par un souffle or-iental qui ne faiblit jamais. Quant à sa peinture, elle ne saurait être dissociée de son œuvre écrite : « Gibran peint avec les mots », a-t-on pu dire. Il existe en effet, entre sa peinture et son écriture, des correspondances permanentes, une unité même, comparable à celle qu’on re-trouve dans l’œuvre de William Blake.

Gibran fut surtout un véritable libérateur qui appela ses contemporains à se débarrasser des carcans religieux et féodaux qui étouffaient la société de son époque et à s’émanciper des moules classiques qui empêchaient la littérature arabe d’évoluer... Plus qu’un écrivain, le fondateur de « La Ligue de la plume » (qui fut l’un des piliers de la Nahda – la Renaissance – arabe) fut un « état » : symbole de liberté dans un monde arabe toujours sclérosé, véritable trait d’union entre Orient et Occident, il nous apparaît aujourd’hui comme l’un des écrivains majeurs du XXe siècle.

 

Khalil Gibran, d’Alexandre Najjar, Pygmalion 2002, J’ai Lu, 2006 (à paraître cet été en arabe chez Dar an-Nahar avec un recueil de documents inédits).
Œuvres de Gibran accompagné d’un dictionnaire Gibran, collection Bouquins, Robert Laffont, à paraître en octobre 2006.
Khalil Gibran, de Jean-Pierre Dahdah, édition de poche, Albin Michel, 2005.
La vie et l’ œuvre littéraire de Gibran Khalil Gibran, d’Antoun Ghattas Karam, Dar an-Nahar, réédition 2004.
Khalil Gibran, l’homme et le poète, de Souheil Bushrui et Joe Jenkins, Véga, 2001.
Un Prophète et son temps, de Robin Waterfield, Fides, 2000.
 

Alexandre Najjar

 

L’homme aux ailes brisées

 

J’ai eu l’autre jour la malencontreuse idée de relire Gibran. Me ressourcer, comme on dit, dans le texte même. Ou plutôt m’assurer – exercice risqué par définition – que le charme opère toujours... Je me suis replongé dans le fond de l’armoire à livres – là où j’avais aussi pieusement rangé à perpétuité la traduction française de Joseph Roy du Capital parue aux Éditions Sociales (et « entièrement » remaniée par l’auteur)... L’illuminé libano-américain, tout comme ce vieux lion barbu et matérialiste de Karl Marx, font partie des meubles de la maison. Me voilà donc dépoussiérant la longue collection de petits volumes ornés du portrait de l’auteur en rêveur éternel. En bon lecteur de journal, je commence par la fin ma promenade dans ces textes qui avaient tant hanté ma première jeunesse grâce aux élans contagieux d’un professeur d’arabe, « gibraniste » comme on ne peut pas l’être, qui s’extasiait en déclamant ses poésies, et à un voisin qui fit parler de lui dans le quartier en donnant à son fils aîné le prénom de l’exilé de New York, au lieu de celui de son propre père comme le voulait la tradition, dans l’espoir de voir son rejeton rééditer la prouesse de l’auteur du Prophète, en partant du principe que « le monde » produit un génie tous les cent ans. Inutile de dire que le jeune Gibran en question, promis à la récidive centenaire, préféra s’investir dans le commerce des voitures usagées ! Survolons. Tome 11, Jésus Fils de l’homme. C’est Marie-Madeleine (de nouveau à la mode avec Da Vinci Code) qui parle : « Il (Jésus) me regarda et il vit en moi avec ses yeux noirs ce qu’aucun autre homme n’a jamais vu, je me suis sentie nue et perplexe (...). Il me regarda comme les saisons regardent le champ » Ambigu et poétique, mais le ton est donné. On est là dans le registre « écriture(s) sainte(s) » qu’on retrouve partout ailleurs, notamment dans l’apostrophe de rigueur qui domine Les Tempêtes et dans cette homélie adressée aux « fils de ma mère » : « Votre religion n’est qu’hypocrisie, votre monde est prétention... Pourquoi vous êtes encore en vie alors que la mort n’est que le repos des misérables ? » Dure, dure la prédication ! Les stances « Votre Liban et le mien » est le morceau de bravoure le plus connu avec une tirade d’une actualité insolite : « Votre Liban se sépare une fois de la Syrie puis s’y rattache... Mon Liban ne se sépare ni se rattache... Votre Liban est un conflit entre un homme venu de l’Ouest et un autre venu du Sud... » Qui dirait mieux ? Je passe vite sur la prose incantatoire du Prophète. Trop connu, ce patchwork déiste qui a « habité » son auteur « mille ans avant de voir le jour » gagne par ailleurs à être lu et relu comme l’ont bien compris les frères Rahbani en mettant en chanson les aphorismes de l’élu (al Mustafa). Son succès ne décline pas depuis plus de quatre-vingts ans. Fierté nationale. Le sixième volume, Larme et sourire, m’a semblé fait de redites. Et puis ce présent gnomique commence à me peser. Je n’y retrouve ni le bon sens de Vauvenargues ni le cynisme pétillant de Cioran, malgré certaines trouvailles qu’on peut glaner dans Sable et écume : « La femme dit : comment la guerre ne serait elle pas sacrée puisque mon fils y est mort ? » Le dialogue des Dieux de la terre inspire peu dans son genre romantique ressassé. J’ai cherché en vain les fameuses imprécations (contre-écho des Béatitudes...) Wayloun li’oummatin : « Malheur à une nation qui s’habille de ce qu’elle ne tisse pas et qui mange de ce qu’elle ne plante pas... » Gibran devient ici le chantre de l’économie nationale...

J’ai laissé pour la fin les récits proprement dits, à commencer par Les Ailes brisées dont je me suis surpris tout à coup en train de réciter par cœur l’incipit où je devais me retremper plusieurs fois à l’âge de la première adolescence : « J’avais dix-huit ans lorsque l’amour m’ouvrit les yeux avec ses rayons magiques et toucha mon âme pour la première fois avec ses doigts de feu... » Barbara Young n’a pas aimé cette histoire d’amour tragique. Jalousie de femme peut-être ? Quant aux personnages tourmentés des Esprits rebelles, série de portraits au fusain très noir contre l’injustice sociale, où l’on retrouve Khalil le mécréant (qui haranguait les chrétiens contre leur clergé), Jean le fou ou la pauvre Martha la Banaise (séduite puis abandonnée par un cavalier de passage), ils m’ont malheureusement paru fades et redondants. Des personnages-messages, des stéréotypes stylistiques en surabondance...

La visite a duré deux petites heures au bout desquelles je me suis décidé à reloger les œuvres complètes de Gibran au fond de mon armoire, presque sûr que je n’y reviendrais plus mais tout autant certain que pour rien au monde je ne voudrais m’en séparer !

Jabbour Douaihy

 
 
 
2019-09 / NUMÉRO 159